‹ OEuvresChapitre 147 sur 286 · SUR l'ode · texte numérisé non relu

SUR l'ode

Je ne sais point si Rousseau a surpassé Horace et Pindare dans ses odes ; s'il les a surpassés, je conclus que l'ode est un mauvais genre, ou, du moins, un genre qui n'a pas encore atteint, à beaucoup près, sa perfection. L'idée que

* Var. : [ « Tout Vespril d^un auteur, dit La Bruyère, conmte à bien définir n età bien peindre. Saisir rapidement le vrai dans les choses et le rendre dans « Texpression, voilà le caractère du génie. » ]

j*ai de l'ode est que c'est une espèce de délire, nn transport de rimagînation ; mais ce transport et ce délire, s'ils étûent vrais et non pas feints, devraient remplir les odes de sentiment; car il n'arrive jamais que l'imagination soit véritablement échauffée sans passionner l'âme : or, rien n'est plus froid que de très-beaux vers, où Ton ne trouve que de l'harmonie, et des images sans chaleur et sans enthousiasme '. Mais ce qui fait que Rousseau est si admiré, malgré ce défaut de passion, c'est que la plupart des poètes qui ont essayé de faire des odes, n* ayant pas plus de chaleur que lui| n'ont pu même atteindre à son élégance, à son harmonie, à sa simplicité, et à la richesse de sa poésie. Ainsi, il est admiré, non-seulement pour les beautés réelles de ses ouvrages, mais aussi pour les défauts de ses imitateurs. Les hommes sont faits de manière qu'ils ne jugent guère que par comparaison; et, jusqu'à ce qu'un genre ait atteint sa véritable perfection, ils ne s'aperçoivent point de ce qui lui manque; ils ne s'aperçoivent pas même qu'ils ont pris une mauvaise route, et qu'ils ont manqué le génie d'un certain genre, tant que le vrai génie et la vraie route leur restent inconnus. C'est ce qui a fait que tous les mauvais auteurs qui ont primé dans leur siècle ont passé incontestablement pour de grands hommes, personne n'osant contester à ceux qui faisaient mieux que les autres qu'ils fussent dans le bon chemin *.

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