sÉNÈQCE, 00 L'Orateur de la vertu
Celui qui n'est connu que par les lettres, n'est pas infatué de sa réputation, s'il est vraiment ambitieux ; bien bin de vouloir faire entrer les jeunes gens dans sa propre carrière, il leur montre lui-même ime route plus noble, s^ils osent la suivre : « Le riche insolent, leur dit-il, méprise <( les écrivains les plus sublimes, et le vertueux ignorant u ne les connaît pas. O mes amis ! pendant que des hom « mes médiocres exécutent de grandes choses, ou par un (( instinct particulier, ou par la faveur deà occasions, vou-
* Var. : [ « Diffër^nt de ceux qui estimeot les grandes choses par réflexion, « et qui aiment ^es petites par inclination , il sépare peu son ^time de ses « goûts; son àroe, obsédée des images vdu sublime et de la vertu, ne peut « faire cas des arts qui peignent de petits objets : le pinceau de Molière le « surprend sans le passionner, etc. > ] (Voir, pour la fin de cette variante, p. 238 , la dernière note de l'article Molière.}— G.
* C'est une version plus complète de V Orateur chagrin des éditions précédentes; notre titre est celui des manuscrits. — Rappelons, pour Tintelligence de ce morceau, que Vaùvenargues emploie rarement le mot vertu dans son acception usuelle, et qu'il lui fait signifier tantôt force de caractère, timtôt action. C'est dans ce dernier sens qu'il faut ici le prendre. — G.
« lez-vous vous réduire à les écrire? Si vous faites attention u aux hommages qu'on met aux pieds d'un homme que le (( prince élève i un poste, croircz>vous qu'il y £dt des (( louanges pour un écrivain , qui approchent de ces res- « pects 7 Qui ne peut ni aider la vertu« ni punir le crime, tt ni venger l'injure du mérite, ni confondre l'orgueil des (( riches, autrement qu'en paroles, se contentera-t-il d'un u peu d'estime? Il appartient à un artisan d'être raivré de t( régner au barreau, ou sur nos théâtres, ou dans les écoles (( des philosophes ; mais vous qui aspirez à la vraie gloire, « pouvez-vous la mettre à ce prix? Regardez de près, mes (( amis : celui qui a gagné des batailles, qui a repoussé (( l'ennemi des frontières qu'il ravageait, et donné aux u peuples, par ses victoires, l'espérance d'une paix glo- « rieuse, s'il efface tout à coup la réputation des ministres a et le faste des favoris, qui daignera encore jeter les yeux a sur vos poètes et vos philosophes? Mes amis, ce n'est u point par des paroles qu'on peut s'élever sur les ruines « de l'orgueil des grands, et forcer l'hommage du monde ; « c'est par l'activité et l'audace, c'est par le sacrifice de la u santé et des plaisirs, c'est par le mépris du danger, et
• par les grandes actions que ces vertus produisent. Celui (( qui compte sa vie pour quelque chose, ne doit pas pré^ « tendre à la gloire ; il n^est capable de rien de grand. » Ainsi parle uii esprit chagrin, que la réputation des lettres ne peut satisfaire; il parait assez, par ses discours, qu'il lutte intérieurement avec violence contre les dégoûts et les humiliations de son métier, et U semble quelquefois que la médiocrité de son état l'irrite contre les riches et les puissants : « Ce n'est rien encore, mes amis, reprend-il, c(e
* souffrir 'd'extrêmes besoins, et d'être privé des plaisirs ; (( mais quel est celui qui, étant pauvre, a ^vité le nçié- « pris, n'a pas été opprimé par les puissants, moqué par « les faibles, fui et abandonné par tous les hommes? et « quel est celui qui s'est sauvé, par les lettres, de ces hu- « miliations? A-t-on pris garde à ses talents? a-t-on fait
« attention à sa vertu ? La nécessité l'a poussé, l'infortune <c Ta avili, et le sort s'est joué de sa prudence. Toutefois, « ni l'adversité, ni la honte, ni la misère, ni ses fautes, « s'il en a faites', ni l'injustice d'autrui, n'ont abattu son a courage. Qui voudrait être riche mais avare, respecté ({ mais faible, craint mais haï, servi mais méprisé ? et, au (( contraire, qui ne voudrait être pauvre avec de la vertu « et du courage* ? Celui qui peut vivre sans crîme> et qui c( sait oser et souffrir, sait aussi se passer de la fortune « qu'il a méritée : les heureux et les insensés pourront in- <( sulter sa misère; mais l'injure de la folie ne saurait fié- « trir la vertu ; l'injure est l'opprobre du fort qui abuse « des dons du hasard, et l'arme du lâche insolent. » Ces discours d'un homme éloquent et inquiet, qui s'est fait un nom par ses écrits, échauffent l'esprit des jeunes gens prompts à s'enflammer; ils ne songent plus à la stérile gloire des lettres; ils veulent sortir de pair par des actions, non par des livres ; mais la fortune laisse rarement aux hommes le choix de leurs vertus et de leur travail '•
i Tel est le texte, non-seulement des éditions précédentes, mais aussi du manuscrit; il faudrait : 8*il en a fait. — G.
* Voir les deux premiers Caractères {ClaMmène et Phérécide) ; tous ces portraits se rapportent à un môme original. — G.
* Rapprochez des 52« et 53« Réflexions sur divers sujets. — Lorsque Vauvçnargues quitta l'armée, sa famille, pour le retenir en Provence, lui refusa les moyens de vivre à Paris; il s'obstina à s'y fixer, et, malgré la résistance, les scrupules, les moqueries même de ses parents et de ses amis, il y prit le métier d'écrivain, non-seulement comme dernière chance de réputation, mais comme ressource. Ce ne fut pas, toutefois, sans regret, et l'on voit, par ce morceau, que ses illusions n'ont pas longtemps duré. Dans sa lettre à Saint-Vincens, du !•' mars 1764, il lui dit à ce sujet : Je suis au désespoir d^être réduit à un parti qui me répugne, dans le fond,autant qu'il déplaira à ma famille^ et il ajoute : mais la nécessité n'a point de loi. Remarquons que, dans les lignes qui précèdent, Sénèque dit de môme : La nécessité Va poussé , et que le morceau se termine par cette réflexion transparente : La fortune laisse rarement aux hommes le choix de leurs vertus et de leur travail. C'est le cas de rappeler ici l'excellente remarque de M. Sainte-Beuve, que nous avons citée plus haut (voir la note de la page 110); il est clair que la réputation littéraire n'est pas celle (fue Vauvenargues eût préférée; on sait, d'ailleurs, que cette dernière consolation lui a manqué, et que sa gloire est posthume. Ajoutons qu'après cette détermination prise contre l'avis de sa famille, il mourut dans la rue du Paon, à l'hôtel de Tours, non-seulement dans la souffrance, mais dans un état de détresse dont ses amis de Paris, et Voltaire lui-même, n'eurent le secret
qu*aprè8 sa mort. Comme Cléon (voir le &!• Caractère)^ il ne vouîaii pat avouer ta défaite. Trop ferme aussi pour se plaindre en son nom, il te plaint seulement sous le nom de personnages que, par une préoccupation bien natu* relie, il choisit, ou, plutôt, il place dans une situation analogue à la sienne; et c'est le douloureux intérêt de la plupart de ces Caractères, dont quelquesuns paraîtraient fort obscurs et fort étranges, si Ton n'était averti qu'il y a déposé la triste confidence des déceptions et des amertumes, en même temps que des aspirations et des rêves de sa vie. En somme, malgré quelques cris de douleur dont Taccent est lier encore, dissimulés, d'ailleurs, sous Tano^ iiyme, cette Ame stoïque et tendre, comme a dit Marmontel, ne s'est pas démentie; son courage a duré Jusqu'au bout, et Voltaire savait qu'en penser, lorsqu'il écrivait, le 13 mars 176A, à Leclerc de Montmerci : H est mort eu héros, sans que personne en art rien su, — G.