‹ OEuvresChapitre 238 sur 286 · Le commerce est l'école de la tromperie · texte numérisé non relu

Le commerce est l'école de la tromperie

311. A voir comme en usent les hommes, on serait porté quelquefois à penser que la vie humaine et les affaires du monde sont un jeu sérieux, où toutes les finesses sont per* mises pour usurper le bien d' autrui à nos périls et fortune, et où l'heureux dépouille, en tout honneur, le plus malheureux ou le moins habile ^.

312. C'est un grand spectacle de considérer les hommes méditant en secret de s'entre-nuire, et forcés, néanmoins, de s'entr' aider, contre leur inclination et leur dcissein.

313. Nous n'avons ni la force ni les occasions d'exécuter tout le bien et tout le mal que nous projetons.

« [Mauvais. — V.]

> La l'« édition ajoutait : A'/ sacè par choix ^ et Voltaire demandait : povrquoi donc? — G.

' [Bien. — V.] — Dans la I" édition, les trois pensées de cette Maxinie étalent séparées ; leur liaison n^est peut-être pas assez étroite ; cependant, la seconde est la confirmation de la première^ et la dernière, la conclusion. Pour prouver Vimpuissance delà ri/<e,Vauvenargues cite la maison d*Au triche, dont la supériorité diplomatique n*a duré qu'autant qu'a duré sa supériorité mili^ taire, et il en conclut qu'en dépit des négociateurs, C'est la force qui traite.— G.

* Var, : « Noire vie ressemble à un jeu où toutes, » f fr. — [Bien. — V. ]

420 RÉFLEXrONS

Sli. Nos actions ne sont ni si bonnes ni si vicieuses que nos volontés.

315. Dès que Ton peut faire du bien, on est à même de faire des dupes ; un seul homme en amuse alors une infinité d'autres, tous uniquement occupés de le tromper. Ainsi, il en coûte peu aux gens en place pour surprendre leurs inférieurs ; mais il est malaisé à des misérables d'imposer à qui que ce soit. Celui qui a besoin des autres les avertit de se défier de lui ; un homme inutile a bien de la peine à leurrer personne.

316. L'indifférence où nous sommes pour la vérité dans la morale vient de ce que nous sommes décidés à suivre nos passions, quoi qu'il en puisse être; et c'est ce qui fait que nous n'hésitons pas lorsqu'il faut agir, malgré l'incertitude de nos opinions'. Peu importe, disent les hommes, de ^voir où est la vérité, sachant où est le plaisir.

317. Les hommes se défient moins de la coutume et de la tradition de leurs ancêtres, que de leur raison '.

318. La force ou la faiblesse de notre créance dépend plus de notre courage que de nos lumières ' : tous ceux qui se moquent des augures n'ont pas toujours plus d'esprit que ceux qui y croient.

< Var. : « Et c'est là ce qui fait qae nous n*hésitODs p&s dans la pratiqu<», « inal(^ l'incertitude de notre créance. » — Dans la version déSoitive, c'fgl re qui fait porte sur le dernier membre de phrase {nouê sommes déridé* à suivre nos passions), et non sur le premier {Vindifférente où nous sommfs\ —G.

* Var* : < Nous avonà plus de foi à la coutume et à la tradition de nos pères « qu'à notre raison. » — ' Dans cette Maxime, dans les huit ou dix qui suivent, et dans la 918% on voit clairement les hésitations de Vauvenai^ gués sur les matières de foi; il oppose la raison- à la tradition, et, d'un autre côté, il ne voit pas que ceux qui se moquent des augures aient plus d'esprit que ceux qui y croient ; il s'expli<|ne la foi, par Vintérét du cctur, ou par les fantômes de la peur, et, par contre, il ne peut s'expliquer Vmtrépidité d'un homme incrédule, — Voir, sur ces alternatives, la dernière note de la Méditation sur ta foiy page 230. — G. *

s VoT. : • Dépend plus de netre àme que de notre esprit. »

319. Il est aisé de tromper les plus habiles^ en leur pix) • posant des choses qui passent leur esprit, et qui intéressent leur cœur\

S20. Gomme il est naturel de croire beaucoup de choses sans démonstration, il ne Test pas moins de douter de quelques autres, malgré leurs preuves,

S2t. Qui s étonnera des erreurs de Fantiquitë, s'il considère qu'encore aujourd'hui , dans le plus philosophe de tous les siècles, bien des gens de beaucoup d'esprit n'oseraient se trouver à une table de treize couverts*?

322. L'intrépidité d'un homme incrédule, mais mourant, ne peut le garantir de quelque trouble, s'il raisonne ainsi : Je me suis trompé mille fois sur mes plus palpables intérêts, et j'ai pu me tromper encore sur la religion. Or, je n"ai plus le temps ni la force de l'approfondir, et je meurs...

323 . La Foi ^ est la consolation des misérables, et la terreur des heureux.

32A. La courte durée de la vie ne peut nous dissuader de ses plaisii^, ni nous consoler de ses peines.

325. Ceux qui combattent les préjugés du peuplé croient n'être pas peuplé : un homme qui avait fait à Rome un argument contre les poulets sacrés, se regardait peut-être comme un grand philosophe ; mais le? vrais philosophes se moquaient d'un fou qui attaquait inutilement les opinions

1 Vanvenargues a exprimé la même idée dans le Discours sur le Caractère des différenis siècles. Les diverses éditions donnent, à la suite, une pensée reprise mot pour mot du même Discours. — Voir la note l"*, page 153. — G.

< Var. : < Quand je vois qu'un homme d'esprit, dans le plus éclairé de tous « les siècles, n'ose se mettre à table si Ton est treize, il n'y a plus d'erreur, ni « ancienne ni moderne, qui m'étonne. »

5 [Plutôt : la /?«/f(|fîOft. — V.] — Danslaôr lettre à Saint-Vîncens, Vanvenargues dit de même : < Cette Foi, qui est là consolation des misérables, est 1« < supplice des heureux. » — G.

du peuple, et César, qui, probablement, ne croyait pas aux aruspices, ne laissa pas d'en faire un traité '.

326. Lorsqu'on rapporte sans partialité les raisons des sectes opposées, et qu'on ne s'attache à aucune, il semble qu'on s'élève en quelque sorte au-dessus de tous les partis. Demandez cependant à ces philosophes neutres, qu'ils choisissent une opinion, ou qu'ils établissent d'eux-mêmes quelque chose; vous verrez qu'ils n'y sont pas moins embarrassés que tous les autres. Le monde est peuplé d'esprits froids, qui, n'étant pas capables par eux-mêmes d'inventer, s'en consolent en rejetant toutes les inventions d'autrui, et qui, méprisant au dehors beaucoup de choses, croient se faire plus estimer '.

327. Qui sont ceux qui prétendent que le monde est devenu vieux? je les crois sans peine. L'ambition, la gloire, l'amour, en un mot, toutes les passions des premiers âges, ne font plus les mêmes désordres et le même bruit. Ce n'est pas peut-être que ces passions soient aujourd'hui moins vives qu'autrefois; mais c'est qu'on les désavoue et qu'on les combat. Je dis donc que le monde est comme un vieillard qui conserve tous les désirs de la jeunesse, mais qui en est honteux, et s'en cache, soit parce qu'il est détrompé du mérite de beaucoup de choses, soit parce qu il veut le paraître.

328. Les hommes dissimulent par faiblesse, et par la crainte d'être méprisés, leurs plus chères, leurs plus con-^ stantes, et quelquefois leurs plus vertueuses inclinations \

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