‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 127 sur 402 · LIVRE ï, CHAP. \A · texte numérisé non relu

LIVRE ï, CHAP. \A

De mesmc marque fcut la rcsponse de Stalilius, auquel lirutus parla pour le joindre à la conspiration contre Cœsar : il trouva l'enlreprinse juste , mais il ne trouva pas les hommes dignes pour lesquels on se meist aulcunement en peine* ; conformément à la discipline de Hegesias, qui disoit : « Le sage ne dohvoir rien faire que pour soy , d'autant que seul il est digne pour qui on face'; " et à celle de Theodorus : » Que c'est injustice, que le sage se hazarde pour le bien de son pays, et qu'il mette en péril la sagesse pour des fols"'."Nostre propre condition est autant ridicule que risible.

CnAPlTUE LL

De la vanité des paroles.

Un rhetoricien du temps passé disoit que son mestier estoit « de choses petites les faire paroistre et trouver grandes. «C'est un cordonnier qui sçait faire de grands souliers à un petit pied^. On luy eust faict donner le fouet en Sparte, de faire profession d'un' art piperesse et mensongiere : et crois qu'Archidamus, qui en estoit roy, n'ouït pas sans estonnement la response de Thucydides, auquel il s'enqueroit qui estoit plus fort à la luicte, ou Pericles ou luy : « Cela, feit-il, seroit malaysé à vérifier : car, quand je l'ay porté par terre en luictant, il persuade à ceulx qui l'ont veu qu'il n'est pas tumbé, et le gaigne ^. »» Ceulx qui masquent et fardent les femmes font moins de mal ; car c'est chose de peu de perte de ne les veoir pas en leur naturel : là où ceulx cy font estât de tromper, non pas nos yeulx, mais nostre jugement, et d'abastardir et corrompre l'essence des choses. Les republiques qui se sont maintenues en un estât réglé et bien policé, comme la cretense ou lacedemonienne,ellesn'ont pas faict grand compte d'orateurs^. Ariston définit sagement la rhétorique, » Science à persuader le peuple'^ : »So-

(1) Plit., rie de W. Brulus.c. 3. G.

(3) Dioc. Uep.ce, h, 95. G.

(5) Dioc. Laekce, Il 95. G.

(4) Ge root est d'Agésiias. Voyez Plut., Apophthegmes des Lacidemoniem. G.

(o) Plct., Yie de Pérkléj, c. 5. C.

(6) Sext. Empir., advers. Maihem , I. il, p. «8. édil. de icm.

fO QCWTIL., Il, 16. G.

crates, Platon, « Art de tromper et de flatter' .- Et ceulx qui le nient en la générale description le vérifient par tout en leurs préceptes. Les mahometans en deffendent l'instruction à leurs enfants pour son inutilité; et les Athéniens, s'appercevants combien son usage, qui avoit tout crédit en leur ville, estoit pernicieux, ordonnèrent que sa principale partie, qui est esniouvoir les affections, feust ostée, ensemble les exordes et perorations. C'est un util inventé pour manier et agiter une tourbe et une commune desreglée; et est util qui ne s'employe qu'aux estats malades, comme la médecine. En ceulx où le vulgaire, où les ignorants, où touts, ont tout peu, comme celuy d'Athènes, de Rhodes et de Rome, et où les choses ont esté en perpétuelle tempeste, là ont afflué les orateurs. Et, à la vérité, il se veoid peu de personnages en ces republiques là qui se soient poulsés en grand crédit sans le secours de l'éloquence. Pompeius, Cœsar, Crassus, LucuUus, Lentulas, Metellus, ont prinsdelà leur grand appuy à se monter à ceste grandeur d'auctorité où ils sont enfin arrivés, et s'en sont aydés plus que des armes, contre l'opinion des meilleurs temps; car L. Volumnius, parlant en publicque en faveur de l'élection au consulat faicte des personnes de Q. Fabius et P. Decius : «.Ce sont gents nays à la guerre, grands aux effects ; au combat du babil, rudes; esprits vrayement consulaires: lessubtils, eloquentset sçavants, sont bons pour la ville, prêteurs à faire justice, «dict il 2. L'éloquence à flori le plus à Rome lorsque les affaires ont esté en plus mauvais estât et quel'oragedesguerrescivileslesagitoit : comme un champ libre et indompté porte les herbes plus gaillardes. Il semble par là que les polices qui despendent d'un monarque en ont moins de besoing que les aultres ; caria bestise et facilité qui se treuve en la commune, et qui la rendsubjecte àestre maniée et contournée par lesaureilles au doulx son de ceste harmonie, sans venir à poiser et cognoistre la vérité des choses par la force de raison; ceste facilité, dis-je, ne se treuve pas si ayséement en un seul, et est plus aysede la garantir, par bonne institution et Don conseil, de l'impression de ceste poison. On n'a pas veu sortir de Macédoine ny de Perse aulcun orateur de renom.

(I) Doits le Gorgiat, p. 387. etc. C (3) TITE Ute, X. S3. U.

ESSAIS DE MONTAIGNE

J'en ay dict ce mot sur le subject d'un Italien que je viens d'entretenir, qui a servy le feu cardinal Caraffe de maistre d'hostel jusques à sa mort. Je lui faisois conter de sa charge : il m'a faict un discours de ceste science de gueule avccques une gravité et contenance magistrale, comme s'il m'eust parlé de quelque grand poinct de théologie : il m'a dechifré une différence d'appétits ; celuy qu'on a à jeun, qu'on a après le second et tiers service; les moyens tantost de luy plaire simplement, tantost de l'esveiller et picquer; la police de ses saulces, premièrement en gênerai, et puis particularisant les qualités des ingrédients et leurs effects ; les différences des salades selon leur saison, celle qui doibt estre reschauffée, celle qui veult estre servie froide, la façon de les orner et embellir pour les rendre encores plaisantes à la veue. Après cela, il est entré sur l'ordre du service, •plein de belles et importantes considérations:

Nec minimo sane discrimine refert, Quo geslu lepores, et quo gallina secetur ' ;

et tout cela enflé de riches et magnifiques paroles, et celles mesme qu'on employé à traicter du gouvernement d'un empire. Il m'est souvenu de mon homme :

Hoc salsum est, hoc adiistum est, hoc laututn est parum : llliid recie; iterum sic mémento : sedulo Sloneo, quœ possiim, pro mea sapientia.

Postremo, tanquam in spiCiilitm, in patinas, Demea Inspicere jubeo, et moueo, quid fado usus sit '.

Si est ce que les Grecs mesme louèrent grandement l'ordre et la disposition que Paulus ^milius observa au festin qu'il leur feit au retour de Macédoine 3, Mais je ne parle point icy des effects, je parle des mots.

Je ne sçais s'il en advient aux aultres comme à moy ; mais je ne me puis garder, quand j'oys nos architectes s'enfler de ces gros mots de pilastres, architraves, corniches, d'ouvrage corinthien et dorique , et semblables de leur jargon, que mon imagination ne se saisisse incon-

(i) Car ce n'est pas une chose indiCEirente que la manière dont on s'y prend pour découper un lièvre ou un poulet. Juv., Sal.. V, ia3.

(â) Cela est trop salé, ceci est brûlé ; cela n'est pas d'un goût assez relevé , ceci est fort hien : souvenez-vous de le faire de même une autre fois. Je leur donne les nuilleurs avis que je pui«, selon mes faibles lumières. Entin, Déméajeles exhorte à se mirer dans leur vaisselle, comme dans un miroir, et je les avertis de tout ce qu'ils ont à faire. Tére.nce, .Ide/p/i.^ acte III, se. 5, V. 71.

(3) Plut., Vie de Paul EmUe,c. 15 de la version d'Amyot.C.

tinent du palais d'ApoUidon^ :et, par cffect, je treuve que ce sont les chestif ves pièces de la porte de ma cuisine.

Oyez dire métonymie, métaphore, allégorie, et aultres tels noms de la grammaire; semble il pas qu'on signifie quelque forme de langage rare et peilegrin2? ce sjnt tiltresqui touchent le babil de vostre chambrière.

C'est une piperie voisine à ceste cy d'appeller les offices de nostre estât par les tiltres superbes des Romains, encores qu'ils n'ayent aulcune ressemblance decîiarge, et encores moins d'auctorité et de puissance. Et cestecy aussi, qui ser- -vira, à mon advis, un jour de reproche à nostre siècle, d'employer indignement, à qui bon nous semble, les surnoms les plus^ glorieux de quoy l'ancienneté ayt honnoré un ou deux personnages en plusieurs siècles. Platon a emporté ce surnom de divin par un consentement universel qu'aulcun n'a essayé luy envier : et les Italiens, qui se vantent, et avecques raison, d'avoir communément l'esprit plus esveillé et le discours plus sain que les aultres nations de leur temps, en viennent d'estrener l'Aretin, auquel, sauf une façon de parler bouffie et bouillonnéedepoinctes, ingénieuses à la vérité, mais recherchées de loing et fantastiques, et oultre l'éloquence enfin, telle qu'elle puisse estre, je ne veoispasqu'ilyait rien au dessus des communs aucteurs de son siècle : tant s'en fault qu'il approchede ceste divinité ancienne. Et le surnom de grand , nous l'attachons à des princes qui n'ont rien au dessus de la grandeur populaire.

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