LIVRE II, CHAP. VIII
porels aux disciplines et monuments des Muses. Or, Labienus ne peut souffrir ceste perte, ny le survivre à cesle sienne si chère geniture : il se feit porter et enfermer tout vif dans le monument de ses ancestres; là où ilpourveut tout d'un train à se tuer et à s'enterrer ensemble. Il est malaysé de montrer aulcune aultre plus véhémente affection paternelle que celle là. Cassius Severus, homme très éloquent, et son familier, veoyant brusler ses livres, crioit que, par mesme sentence, on le debvoit quand et quand condamner à estre bruslé tout vif; car il portoit et conservoit en sa mémoire ce qu'ils contenoient. Pareil accident adveint à Cremutius Cordus, accusé d'avoir en ses livres loué Brutus et Cassius : ce sénat vilain, servile et corrompu, et digne d'un pire maislre que Tibère , condamna ses escripts au feu. Il feut content de faire compaignie à leor mort, et se tua par abstinence de manger*. Le bon Lucanus, estant jugé par ce coquin de Néron, sur les derniers traicts de sa vie, comme la pluspart du sang feut desjà escoulé par les veines des bras qu'il s'estoit faict tailler à son médecin pour mourir, et que la fi"oideur eut saisi les extrémités de ses membres, et commencea à s'approcher des parties vitales, la dernière chose qu'il eut en sa mémoire, ce feurent aulcuns des vers de son livre de la guerre de Pharsale, qu'il recitoit ; et mourut ayant ceste dernière voix en la bouche*. Cela qu estoit ce qu'un tendre et paternel congé qu'il prenoit de ses enfants, représentant les adieux et les estroicts embrassements que nous donnons aux nostres en mourant, et uneffect de ceste naturelle inclination qui r'appelle en nostre souvenance, en ceste extrémité, les choses que nous avons eu les plus chères pendant nostre vie ?
Pensons nous qu'Epicurus^, qui, en mourant, tormenté, comme il dict, des extrêmes douleurs de la choîique, avoit toute sa consolation en la beauté de la doctrine qu'il laissoit au monde, eust receu autant de contentement d'un nombre d'enfants bien nays et bien eslevés, s'il en eust eu, comme il faisoit de la production de ses riches escripts ? et que, s'il eust
(1) Tacite, Annales, IV, 54. C.
(2) lo., ibid., XV, 70. C.
i3) DiOG. Lakhce, X, 22 ; CicÉR. , de FinWiis, n^;S0. J V. L,
• esté au chois de lais-ser, aprt s luy, un enfant conlrefaict et mal nay, ou un livre sot et inopte, \ il ne choisist plustost, et non luy seulement, ! mais tout homme de pareille suffisance, d'en- ] courir le premier malheur que laulire? Ce I seroit à l'adventure impieté en sainct Augustin (pour exemple), si, d'un costé, on luy proposoit d'enterrer ses escripts, de quoy nostre religion receoit un si grand fruict, ou d'enterrer ses enfants, au cas qu'il en eust, s'il n'aimoit mieulx enterrer ses enfants*. Et je ne sçais si je n'aimerois pas mieulx beaucoup en avoir produict un, parfaictement bien formé, de l'accointance des Muses que de l'accointance de ma femme. A cestuy cy, tel qu'il est, ce que je donne, je le donne purement et irrévocablement, comme on donne aux enfants corporels. Ce peu de bien que je luy ay faict, il n'est plus en ma disposition : il peult sçavoir assez de choses que je ne sçais plus, et tenir de moy ce que je n'ay point retenu, et qu'il fauldroit que , tout ainsi qu'un estrangier , j'empruntasse de luy, si besoing m'en venoit ; si je suis plus sage que luy, il est plus riche que moy. Il est peu d'hommes addonnés à la poésie, qui ne se gratifiassent plus d'estre pères de l'iEneïde que du plus beau garson de Rome , et qui ne souffrissent plus ayséement une perte que Taullre : car, selon Aristoie^, de touts ouvTiers, le poète est nomméement le plus amoureux de son ouvrage. Il est mal aysé à croire qu'Epaminondas, qui se vantoit de lai.sser pour toute postérité des filles ^ qui feroient un jour honneur à leur père (c'estoient les deux nobles victoires qu'il avoit gaigné sur les Lacedemoniens), eust volontiers consenti d'eschanger celles là aux plus gor
(1) On aurait tort, je crois, de prendre au sérieux celte déci sion singulière, qui révolte la nature, et qui n'Est pas dans la caractère de Montaigne : son égoisroe ne va pas jusque-là. Mais trop souvent il a été jugé par des critiques superficiels, qui Tont pris à la lettre. Supposons que des censeurs de cette force parcourent son troisième livre ; ils voient dans la même page, chapitre 9 : Les dieux s'ebatlent de nota à la pelote, el nous agitent à toutes mains... Plus bas : Les astres ont fatale' ment destiné l'eslal de Rome pour exemplaire de ce qu'ils peuvent en ce genre. Et voilà Montaigne astrologue et polytbéiste. J. v. L.
(2) Morale à Hicomaqiie, IX, 7. C.
(ôj C'est ainsi que le mot est rapporté par Diodore de Sicile, XV, 87 ; car, selon Cornélius 5êpos, dans la Fie d£pa- I minondas, c. 10, ce grand capitaine ne parle que d'une fille, ' savoir, la bataille de Leuctres. C
ESSAIS DE MONTAIGNE
giasesi de toute la Grèce; ou qu'Alexandre et Cœsar ayent jamais souhaité d'estre privés de la grandeur de leurs glorieux faicts de guerre, pour la commodité d'avoir des enfants et héritiers, quelque parfaicts et accomplis qu'ils peussent estre. Voire je fais grand doubte que Phidias, ou aultre excellent statuaire, aimast autant la conservation et la durée de ses enfants naturels comme il feroit d'une image excellente qu'avecques long travail et estude il auroit parfaicte selon l'art. Et quant à ces passions vicieuses et furieuses qui ont eschauffé quelquesfois les peres.à l'amour de leurs filles ou les mères envers leurs fils, encores s'en treuve il de pareilles en ceste aultre sorte de parenté : tesmoing ce que l'on recite de Pygmalion, qui, ayant basty une statue de femme de beauté singulière, il deveint si esperduement esprins de l'amour forcené de ce sien ouvrage qu'il fallut qu'en faveur de sa rage ies dieux la luy vivifiassent :
Tenlatum mollescit ebiir, positoque rigore Subsidit digitis ».