LIVRE II, CHAP. X
du plaisir par un honncstc amusement : ou si j'estudic, je n'y cherche que la science qui traicte de la c<)gnoissance de moy mesme, et qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre :
Bas meus ad melat tudet oporiel eqtius '.
Les difficultés, si j'en rencontre en lisant, je n'en ronge pas mes ongles; je les laisse là, après leur avoir faict une charge ou deux. Si je m'y plantois, je, m'y perdrois, et le temps; car j'ay un esprit primsaultier*; ce que je ne veois de la première charge, je le veois moins en m'y obstinant. Je ne foys rien sans gayeté; et la continuation et contention trop ferme esblouit mon jugement , l'attriste et le lasse. Ma veue s'y confond et s'y dissipe'; il fault que je la relire, et que je l'y remette à secousses : tout ainsi que pour juger du lustre de l'escarlalte on nous ordonne de passer les yeulx par dessus, en la parcourant à diverses veues, soubdaines reprinses, et réitérées. Si ce livre me fasche, j'en prends un aultre; et ne m'y addonne qu'aux heures où l'ennuy de rien faire commence à me saisir. Je ne me prends gueres aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides : ny aux grecs, parce que mon jugement ne sçait pas faire ses besongnes d'une puérile et apprentisse intelligence*.
Entre les livres simplement plaisants, je treuve, des modernes, le Decameron de Boccace, Rabelais, et les Baisers de Jehan second^, s'il les fault loger soubs ce tiltre, dignes qu'on
(1) C'est vers ce but que doivent tendre mes coursiers. P«op., IV, 1, 70.
(2) Qui fait ses plus grands efforts du premier coup, de prime tttia, a primo saitu. G.
(3) Montaigne ajoutait ici : Mon esprit pressé se jecte au rouet; mais il a rayé ensuite cette addition. Voyez l'exemplaire corrigé de sa main, p. 1C9, verso. N.
(4) Dans l'édition in-io de 1588, Montaigne disait ici : parce «fue mon jtigemcnt ne se satisfait pas d'une moyenne intelligence; ce qui peut servir de commentaire à cette nouvelle phrase. 11 veut nous apprendre par là qu'il n'avait qu'une médiocre intelligence de la langue grecque. C — Il déclare positivement (1. 11, c. 4) quil n'entendait rien au grec, et (1. I, c. J5 ) qu'il n'avoH quasi du tout point d'intelligence du grec ; ce qui ue l'empécfae pas d'en citer assez souvent des passages. E. J.
(5) Jean Second était né à La Haye, en 1511 ; il mourut à Tournai, en I5ô6, n'ayant pas encore vingt-cinq ans. On|)eut voir sur ce poêle la Préface Me la nouvelle édition de ses Œuvres, par Bosscha -, Leyde, 1821, 2 vol. in-8o. j. v. L.
s'y amuse. Quant aux Amadis, et telles sortes d'escripts, ils n'ont pas eu le crédit d'arrester seulement mon enfance. Je diray encorescecy, ou hardi ment, ou témérairement, que ce.ste vieille ame poisante ne se laisse plus chatouiller, non seulement à l' Arioste, mais encores au bon Ovide; sa facilité et ses inventions, qui m'ont ravi aultrefois, à peine m'entretiennent elles à ceste heure. Je dis librement mon advis de toutes choses, voire et de celles qui surpassent à l'adventure ma suffisance, et que je ne tiens aulcunement estre de ma jurisdiclion : ce que j'en opine, c'est aussi pour déclarer la mesure de ma veue, non la mesure des choses. Quand je me treuve desgousté de l'Axioche de Platon *, comme d'un ouvrage sans force, eu esgard à un tel aucteur, mon jugement ne s'en croit pas: il n'est pas si ouitrecuidé^ de s'opposer à l'auctorité de tant d'auUres fameux jugements anciens, qu'il tient ses régents et ses maistres, et avecques lesijuels il est plustost content de faillir ; il s'en prend à soy, et se condamne, ou de s'arrester à l'escorce, ne pouvant pénétrer jusques au fonds, ou de regarder la chose par quelque fauls lustre. Il se contente de se garantir seulement du trouble et du desreglement : quant à sa foiblesse, il la recognoist et ad voue volontiers. Il pense donner juste interprétation aux apparences que sa conception luy présente ; mais elles sont imbecilles et imparfaictes. La pluspart des fables d'Esope ont plusieurs sens et intelligences : ceulx qui les mythologisent en choisissent quelque visage qui quadre bien à la fable; mais pour la pluspart, ce n'est que le premier visage et superficiel ; il y en a d'aullres plus vifs, plus essentiels et internes, ausquels ils n'ont sceu pénétrer: voylâ comme j'eo foys.
Mais, pour suivre ma route, il m'a tousjours semblé qu'en la poésie, Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace tiennent de bien loing le premier reng; et signamment Virgile en ses Georgiques, que j'estime le plus accomply ouvrage
(1) VÀxiochits n'est point de Platon, et Diogèue Laërce l'avait déjà reconnu. On a longtemps attribué cet ouvrage à Eschine te socratique ( voyez l'édition de Jean le Clerc, Amsterdam, 1711 ) ; d'autres l'ont donné à Xénocrate de Clialcédoiue. Il est certain que ce dialogue est d'une très haute antiquité, J. V. L.
(2) Ou il n'est pas si vnin, comme avait mis Montaigne daa* l'édition iii-4o de 1588. OuUrecutdé est de Fedinon de 1595 Celle de Naigeon porte, il n'est pas si sot. J. v L.
ESSAIS DE MONTAIGNE
de la poésie : à comparaison duquel on peult recognoistre ayséement qu'il y a des endroicts de l'iEnëide, ausquels l'aucteur eust donné eneores quelque tour de pigne*, s'il en eust eu loisir; et le cinquiesme livre en l'.'Eneide me semble le plus parfaict. J'aime aussi Lucain, et le practique volontiers , non tant pour son style que pour sa valeur propre et vérité de ses opinions et jugements. Quant au bon Terence, la mignardise et les grâces du langage latin, je le treuve admirable à représenter au vif les mouvements de l'ame et la condition de nos mœurs ; à toute heure nos actions me rejectent à luy : je ne le puis lire si souvent, que je n'y treuve quelque beauté et grâce nouvelle. Xeulx des temps voisins à Virgile se plaignoient de quoy aulcuns luy comparoient Lucrèce : je suis d'opinion qne c'est à la vérité une comparaisonineguale; maisj'ay bien à faire à me r'asseurer en ceste créance, quand je me treuve attaché à quelque beau heu de ceulx de Lucrèce. Sils se picquoient de ceste comparaison, que diroient ils de la bestise et stupidité barbaresque de ceulx qui luy comparent à ceste heure Arioste? et qu'en d,iroit Arioste luy mesme?
0 seclui» insipiens et inficetum * .'
J'estime que les anciens avoient eneores plus à se plaindre de ceulx qui apparioient Plaute à Terence (cestuy cy sent bien mieulx son gentilhomme ) que Lucrèce à Virgile. Pour l'estimation et préférence de Terence", faict beaucoup que le père de l'éloquence romaine l'a si souvent en la bouche, seul de sonreng; et la sentence que le premier juge des poètes romains^ donne de son compaignon. Il m'est souvent tumbé en fantasie comme , en nostre temps, ceulx qui se meslent de faire des comédies (ainsi que les Italiens qui y sont assez heureux) emploient trois ou quatre arguments de celles de Terence ou de Plaute pour en faire une des leurs ; ils entassent en une seule comédie cinq ou six contes de Boccace. Ce qui les faict ainsi se charger de matière, c'est la desfiance qu'ils ont de se pouvoir souslenir de leurs propres grâces : il fault qu'ils treuvent un corps où s'appuyer ; et n'ayants pas ^ du leur, assez de
(1) Peigne. E. J.
• (2) 0 siècle sans jugement et sans goût ! Catulle, XLIII, 8. (3) HOR., Art. poéliq'ie, v. 270. C.
quoy nous arrester, ils veulent que le conte nous amuse. Il en va de mon aucteur tout au contraire ; les perfections et beautés de sa façon de dire nous font perdre l'appetil de son subject ; sa gentillesse et sa mignardise nous re- ■ tiennent par tout; il est par tout si plaisant,
Liquldus, puroque simillimus amiii \
et nous remplit tant l'ame de ses grâces que nous en oublions celles de sa fable. Ceste mesme considération me tire plus avant : je veois que les bons et anciens poètes ont évité l'affectation et la recherche, non seulement des fantastiques eslevations espaignoUes et petrarchistes, mais des poinctes mesmes plus doulces et plus retenues, qui sont l'ornement de touts les ouvrages poétiques des siècles suyvants. Si n'y a il bon juge qui les treuve à dire en ces anciens et qui n'admire plus sans comparaison l'eguale polissure et ceste perpétuelle doulceur et beauté fleurissante des epigrammes de Catulle que touts les aiguillons de quoy Martial aiguise la queue des siens. C'est ceste mesme raison que je disois tantost, comme Martial de soy: Minus illiingenio laborandum fuit, in cujus locummateriasuccesserat^. Ces premiers là , sans s'esmouvoir et sans se picquer, se font assez sentir ; ils ont de quoy rire par tout, il ne fault pas qu'ils se chatouillent : ceulx cy ont besoing de secours eslrangier; à mesure qu'ils ont moins d'esprit il leur fault plus de corps ; ils montent à cheval parce qu'ils ne sont assez forts sur leurs jambes : tout ainsi qu'en nos bals, ces hommes de vile condition qui en tiennent eschole, pour ne pouvoir représenter le port et la décence de nostre noblesse, cherchent à se recommender par des saults périlleux et aultres mouvements estranges et basteleresques ; et les dames ont meilleur marché de leur contenance aux danses où il y a diverses descoupeures et agitations de corps qu'en certaines aultres danses de parade, où elles n'ont simplement qu'à' marcher un pas naturel , et représenter un port naïf et leur grâce ordinail-e: et comme j'ay veu aussi les badins excellents, vestus en leur à touts les jours ^ et en une contenance commune, nous donner tout le plaisir
(1; Il coule avec tant d'aisance et de pureté. IIor. , Epist., II, 2, 120.
(2) Il n'avait pas de grands efforts à faire; le sujet même lui tenait lieu d'esprit. Haut., Préface du liv. VJII.
p) A leur onlUuiirr, é'iil. in-4'' de l'i88, p. 171, verso. C,