‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 180 sur 402 · LIVRE II, CHAP. XU · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XU

qu'il est ainsi, comme disent les cosmographes, qu'il y a des nations qui receoivent un chien pour leur roy* , il faut hien qu'ils donnent certaine interprétation à sa voix et mouvements. Il nous faut remarquer la parité qui est entre nous : nous avons quelque moyenne intelligence de leurs sens; aussi ont lesbestesdes nostres, environ à mesme mesure: elles nous flattent, nous menacent, et nous requièrent ; et nous elles. Au demourant, nous descouvrons bien évidemment qu'entre elles il y a une pleine et entière communication, et qu'elle s'entr'entendent, non seulement celles de mesme espèce, mais aussi d'espèces diverses :

El miiiœ pecudes, et denique sula ferantm

DUsimilet tueruni voces vatiasqiie ciere,

Qiinm meiHS aui dolor est, aui quutujam gaudia gliscunO ,

En certain abbayer du chien, le cheval cognoist qu'il y a de la cholere ; de certaine aultre sienne voix, il ne s'effroye point. Aux bestes mesme qui n'ont pas de voix, par la société d'offices que nous veoyons entre elles, nous argumentons aiséement quelque aultre moyen de communication ; leurs mouvements discourent et traictent :

Ji'on alia longe railone, aique ipsa viâetur I>rotruhere ad ge$tum puerot infantta lingucti*.

Pourquoy non? tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent et content des histoires par signes ; j'en ay veu de si souples et formés à cela, qu'à la vérité il ne leur manquoit rien à la perfection de se scavoir faire entendre. Les amoureux se courroucent, se reconcilient, se prient, se remercient., s'assignent, et disent enfin toutes choses des yeulx :

£7 silemin an cor tuole Àver priighi e parole^.

Quoy des mains? nous requérons,, nous promettons, appelons, congédions, menaceons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doublons, instruisons,

(1) Plue, Sat. HUt., VI, 50. G.

{ii Les aiiiinnui doin(;^tiqMcs et les bétes féroces (bot entendro tli*» son-; differeitls, selon qiie la crainte, U douleur ou la joi^ a!{U^^iU eoeui. LucaGce, V, <(tS>8.

(3i Ain4 i'iinpuiivince de se faire entendre (wr dei^>é?aieinents force les eulaaiâ k. recourir aus gestes. Ucbece, V, lOiS. •

(* 1^. Hience rnèioe a <oo langaite ; il sait prier, il sait se faire entendre. Aminia del Tasso, alto H, nel ctaoro, v. 54-

commandons, incitons, encourageons, jurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, mcsprisons. deslioas. despilons, : flattons, applaudissons, bénissons, humilions, raocquons, reconcilions, recommendons. exaltons, festoyons, resjouïs.sons, complaignons, attristons, desconfortons, désespérons, estonnons, escrions. taisons, et quoy n»m? d'une variation et mult iplicat ion, à l'envy de la lan^'oe. De la tesl«, nous convions, renvoyons, advouons, desadvouons, desmenloos, bienveignons, honorons, vénérons, desdaignons, demandons, esconduisons. esguayons. lamentons, caressons, tansons, soubmetlons, bravons, enhortons, menaceons, as.seuruns. enquerons. Quoy des sourcils? quoy des espaules? Il n'est mouvement qui ne parle, et un langage intclligiltle sans discipline, et un langage publicque; qui faict, veoyant la variété et usage distingue des aultres, que cestuy cy doibi plusiost esue jugé le propre de l'humaine nature. Je lais.se à part ce que particulieren:ent la nécessité en apprend soubdain à ceulx qui en ont besoing ; et les alphabets des doigts, et grammaires en gestes; et les sciences qui ne s'exercent et ne s'expriment que par iceulx ; et les nations que Phne dict n'avoir point d'autre langue'. Un ambassadeur de la ville d'.\bderc. après avoir longuement parlé au roy Agis de Sparte, hiy demanda : « Et bien, sire, quelle response veulx tu que je rapporte à nos. citoyens? — Que je t'ay laissé dire tout ce que tu as voulu, et tant que lu as voulu, sans jamais dire mot 2. » Voilà pas un taire parlier, et bien intelligible?

Au reste, quelle sorte de nostre suffisance ne recognoissons nous aux opérations des animauU? Est il police réglée avecques plus d'ordre, diversifiée à plus de charges et d'offices, et plus constamment entretenue que celle des mouches à miel? cesle disposition d'actions et de vacations si ordonnée, la pouvons nous imaginer se conduire sans discours et sans prudence?

Mis quidam signts atque hœe eiempla ^equuH, Eue apibiis partem divinm mentis, et haustut Mthereos , dijrere^.

(I) Ut. VI, c. 30. G.

(*J Plitaikjle, AiMphlheginex des lacedêmonieti*. C

(3) Fra(i|¥'s do ce» nierv.ilU-*, d«'s >»;{«•< ool |icii.-ié qu'il y

av:iii ilan< le$ nlxillo'^uiie |>arc<>lie d. ia di\iiie iiudligcuce;

Vinc, Georg., IV, ai9.

ESSAIS DE MOINTAIGME

Les arondelles, que nous veoyons au retour du printemps fureter touts les coins de nos maisons, cherchent elles sans jugement, et choisissent elles sans discrétion, de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger? Et en ceste belle et admirable contexture de leurs bastiments, les oy seaux peuvent ils se servir plustost d'une figure quarrée que de la ronde, d'un angle obtus que d'un angle droit, sans en sçavoir les conditions et les effects? prennent ils-tantost de l'eau, tantostde l'argile, sans juger que la dureté s'amollit en l'humectant? planchent ils de mousse leur palais^ ou de duvet, sans prévoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l'ayse? se couvrent ils du vent pluvieux, et plantent leur loge à l'orient, sans cognoistre les conditions différentes de ces vents, et considérer que l'un leur est plus salutaire que l'aulire? Pourquoi espessit l'araignée sa toile en un endroict, et relasche en un aultre, se sert à ceste heure de ceste sorte de nœud, tantost de celle là, si elle n'a et délibération, et pensement, et conclusion? Nous recognoissons assez, en la pluspart de leurs ouvrages, combien les animaulx ont d'excellence au dessus de nous, et combien nostre art est foible à les imiter; nous veoyons loutesfois aux nostres, plus grossiers, les facultés que nous y employons, et que nostre ame s'y sert de toutes ses forces; pourquoy n'en estimons nous autant d'eulx? pourquoy attribuons nous à je ne sçais quelle inclination naturelle et servile les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons par nature et par art ? En quoy, sans y penser, nous leur donnons un très grand advantage sur nous, de faire que nature, par une doulceur maternelle, les accompaigne et uuide, comme par la main, à toutes les actions et commodités de leur vie ; et qu'à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à quester, par art, les choses nécessaires à nostre conservation ; et nous refuse quand et quand les moyens de pouvoir arriver, par aulcune institution et contention d'esprit, à la suffisance naturelle des bestes ; de manière que leur stupidité brutale surpasse en toutes commodités tout ce que peult nostre divine intelligence. Vrayement, à ce compte, nous aurions bien raison de l'appeller une très injuste marastre ; mais il n'en est rien ; nostre police n'est pas si difforme et desreglée.

Nature a embrassé universellement toutes ses créatures, et n'en est aulcune qu'elle n'ayt bien pleinement fournie de touts moyens nécessaires à la conservation de son estre ; car ces plaincles vulgaires que j'ois faire aux hommes (comme la licence de leurs opinions les esleve tantost au dessus des nues, et puis les ravalle aux antipodes) , que nous sommes le seul animal abandonné, nud sur la terre nue, lié, garotté, n'ayant de quoy s'armer et couvrir que la despouille d'aultruy ; là où toutes les aultres créatures nature les a revestues de coquilles, de gousses, d'escorce, de poil,. de laine, de poinctes, de cuir, de bourre, de plume, d'escaille, de toison et de soye, selon le besoing de leur estre ; les a armées de griffes, de dents, de cornes, pour assaillir et pour deffendre, et les a elle mesme instruictes à ce qui leur est propre, à nager, à courir, à voler, à chanter; là oij l'homme ne sçait ny cheminer, ny parler, ny manger,' ny rien que pleurer, sans apprentissage ;

Tum porro puer, ut sœvis projeclus ab midis Naviia, uudus humi jacet, infans, indignus omni Yitali aiixilio/quum primum in luminis oras NiJcibus ex alvo matris naiurn profudil, Vagituque locum lugiibri complet ; ut œquum est, Cui lantutn iu vita restât transire mcilorum. At varice crescunt pecudes, armenla, ferœque, Nec crepilacula eis opns est, nec cuiquam adhibenda est Altnœ nuiricis blatida atque infravta loquela; IS'ec varias quœrunt vestes pro lempore cœli ; Denique non armis opus est, non mœnibus altis, Queis sua lutentur, quando omnibus omnia large Tellus ipsa parit, naturaque dœdula rerum':

ces plainctes là sont faulses ; il y a en la police du monde une egualité plus grande et une relation plus uniforme. Nostre peau est pourveue, aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les injures du temps ; tesmoing plusieurs nations qui n'ont encores gousté aucun usage de vestements ; nos anciens Gaulois n'estoient

(1) Semblable au uautoniiicr qu'une affreuse tempête a jeté sur le rivage, l'enfant est étendu à terre, nu, sans parole, dénué-de tous les secours de la vie, dès le moment que la nature l'a arraché avec effort du sein maternel, pour lui faire voir la lumière. 11 remplit de ses cris plaintifs le lieu de sa naissance; J et n'a-t-il pas raison de plçurer l'infortuné à qui il reste tant de maux à souffrir? Au contraire, les animaux domestiques et les bétes féroces croissent sans peine ; ils n'ont besoin ni du hocliet bruyant, ni du langage enfantin d'une nourrice caressante ; la différence des saisons ne les force pas à changer de vêtements : il ne leur faut ni armes pour défendre leurs biens, ni forteresses pour les mettre à couvert, puisque de son sein fécoild la nature leur prodigue ses inépuisables bienfaits. Lucrèce, V,2S3,

Page 1