LIVRE llj CHAP. XII
l'humaine invention où il y ayt tant de verisimilitude et d'utilité: ceste cy présente l'homme nud et vuide; recognoissant sa foyblesse naturelle ; propre à recevoir d'en hault quelque force estrangiere; desgarni d'humaine science, et d'autant plus apte à loger en soy la divine ; anéantissant son jugement pour faire plus de place à la £by ; ny mescreant, ny establissant aulcun dogme contre les observances communes ; humble, obéissant, disciplinable, studieux, ennemy juré d'heresie, et s'exemptant, par conséquent, des vaines et irreligieuses opinions introduictes par les faulses sectes : c'est une charte blanclie, préparée & prendre du doigt de Dieu telles formes qu'il luy plaira d'y graver. Plus nous nous renvoyons et commettons à Dieu , et renonçons à nous , mieulx nous en valons. « Accepte, dit TEcclesiaste ♦, en bonne part, les choses au visage et au goust qu'elles se présentent à toy , du jour à la journée ; le demourant est hors de ta cognoissance. » Dominus .scit cogilaliones hominum quoniamvanœ sunf^.
Voyià comment, des trois générales sectes de philosophie, les deux font expresse profession de dubitation et d'ignorance ; et en celie des dogmatisles, qui est troisiesme , il est aysé à descouvrir que la pluspart n'ont prius le visage de Tasseurance que pour avoir meilleure miue ■ ils n'ont pas tant pensé nous estabiir quelque certitude que nous montrer jusques où ils estoient allés en ceste chasse de la vérité: Quam docli fingunt inagis quam norunl^. Timaeus, ayant à instruire Socrates de ce qu'il sçah des dieux, du monde et des hommes, propose d'en parler comme un homme à un homme ; et qu'il surfit, si ses raisons sont probables comme les raisons d'un auUre : car les exactes raisons n'esire en sa main, ny en mortelle main*. Ce que l'un de ses sectateurs a ainsin imité : Ut polero explicabo : nec tamen , ul Pylhius ApoUo, certa ut sinl et fixa quœ dixero ; sed, ut homunculus^probabilia conjectura sequens^;
(0 m, 22 ; V, 17, Clc. J. V. L.
(a) Dieu «ail que les penscc-s des hommes ne sont que vanité, Psaimie XCIll, v. U.
p) Que les savants supposent, plutOt qtfHs ne la connaissent.
(i) Plat , Tim^e, page 53G. C. ,
(o) Je m'expliquerai comme je poarral; mais en m'écoutant, ne croyez pas cutendre Apollon sur son irépied, et ne prenez pas ce que le dirai pour des vérités indubitables : faible mortel, je cherche, par des conjeclures, à découvrir la vraiscmbiance. Cic, Tuscul., i, g.
et cela sur le discours du mespris de la mort, discours naturel et populaire : ailleurs il l'a traduict sur le propos mesnie de Platon : Si forte, de deorum natura ortuque mundi disserentes^ minus id quod habemus in animo coti' sequimur, haud eril mirum : œquum est enim meminisse, et me, qui disseram, hominem esse, et vos, quijudicetis. ut, si probabilia dieenlur, nihil ultra requiratis*. Aristots nous entasse ordinairement an grand nombre d'aaitres opinions et d'aultres créances, pour y comparer la sienne et nous faire veoir de combien il est allé plus oultre, et combien il approche de plus près la verisimilitude : car la vérité ne se juge point par auctorité et tesnwignage d'auliruy ; et pourtant évita religieusement Epicurus d'en alléguer en ses escripts. Cestuy là est le prince des dogmatistes ; et si nous apprenons de lur que le beaucoup sçavoir apporte l'occasion de plus doubter ^ : on le veoidà escient se couvrir souvent d'obscurité si espesse et in<\xtrical)le qu'on n'y peuk rien choisir de son advis ; c'est par effect un pyrrhonisme soobs une forme résolut if ve. Oyez la protestation de Cicero, qui nous explique la fantasie d'aultruy par lasienne: Qui reqairunt quid de quaque re ipsi sentiamus curiosius id faeiunt quam necesse est... Hue in philosophia ratio contra omnia disserendi, nullamque rem apertc judicandi, profecta a Socrate, repetite ab Arcesila, confirmata a Carneade , usque ad nostram viget œlatem.... Hi sumiis, qui omnibus veris falsa quœdam adjuncta esse dicamus, tanla simiiitudine ut in iis nulla insit eer te judicandi et assentiendi nota^. Pourqaoy, non Aristote seulement, mais la pluspart des philosophes, ont
(I) SI, en <I'«co«n'aD»- Rur la oature des dieux et sur Torigine du monde, je ne puis alteimtre le but que je me propose, il ne fetut pas vous en étonner ; car vous devez vous souveoir que, moi qui parle et vous qui jugez, nous sommes des bonmes; et si je vous domie des probabilités, ne demandez na de plus. Cic, trad. du Timeede Platon, c. 3,
{i} Qmpliira novit, eum majora sequuntur ditàia. Cette pcaiëe n'est point d' Aristote. On l'attribue à ^Eoeas Silvius, qui a été pape sous le nom de Pie U. N.
(3) Ceux qui voudraient savoir ce que nous pensons sur chaque matière poussent trop loin la curiosilé^. La aectedes académiciens, dont le caractère est de tout soumettre i b dispute, sans décider sur rien ; celte secte fondée par Socrate, rétablie par Arcésilas, aiïermie par Carneade, a fleuri jusqu'à nos jours... Voici donc notre sentiment : Le (aux est partMl mêlé avec le vrai, et lui ressenible si fort, qu'H n'y a poiatde marque certaine pour les distinguer. Cic, de Sai. êem.,lj^
ESSAIS DE MOlNTÂIGiNE.
ils affecté la difficulté, si ce n'est pour faire valoir la vanité du subject et amuser la curiosité de nostre esprit, luy donnant où se paistre, à ronger cest os creux et descharné? Clitomachus affermoit n'avoir jamais sceu, par les escripts de Carneades, entendre de quelle opinion il estoit* : pourquoy a évité aux siens Epicurus l^ facilité; et Heraclitus en a esté surnommé &-/0T£ivô?2. La difficulté est une monnoye que les sçavants employent comme les joueurs de passe passe, pour ne descouvrir l'inanité de leur art , et de laquelle l'humaine bestise se paye ayséement.
Clarus, ob obscuram Uvguam, mngis iiiier inanes... Omnia enim stolidi mugis admirnniur, amantque Imersis qiiœ sitb verbis latiiantia cernant''.
Cicero* reprend aulcuns de ses amis d'avoir accoustumé de mettre à l'astrologie, au droict, à la dialectique et à la géométrie, plus de temps que ne meritoient ces arts, et que cela les divertissoit des debvoirs de la vie, plus utiles et honnestes. Les philosophes c^ renaïques mesprisoient egualement la physique. et la dialectique^. ZeuMi, tout au commencement des livres de la repuhhque, dedaroit inutiles toutes les libérales disciplines^; Chrysippus disoit que ce que Platon et Aristote avoient escripl de la logique, ils l'avoient escript par jeu et par exercice, et ne pouvoit croire qu'ils eussent parlé à certes d'une si vaine matière"; Plutarque le dict de la métaphysique; Epicurus l'eust encores dict de la rhétorique, de la grammaire, poésie, mathématique, et, hors la physique, de toutes les sciences; et Socrales de toutes aussi, sauf celle seulement qui traicte des moeurs et de la vie. De quelque chose qu'on s'enquist à luy, il ramenoit en premier lieu tousjours l'enquerant à rendre compte des conditions de sa vie présente et passée, lesquelles il examinoit et jugeoit, estimant tout aultre apprentissage
(i)C\c.,Academ.,\\,m.C.
(2; rmitrenx.Cxcde Finib.. Il, S. J. V. L.
(5) C est par robsourité de eon Inngage qu'Heraclite s'est attiré la xénéralion des ignorants ; car la sottise n'estime et n'admire que les opinions cacliées sous des termes mystérieux. LccR., I, G40.
;4> De Offic, 1, 6. C.
(5) DiOG. Laerce, IJ 92. C.
(e) iD., VII, 52. C.
(7; Pllt., Co-it^diis ues philosophes sioiques, c. 95. — Ici .IlODtaigne a ( 4 jcaifjé par sa mémoire : Chrysippe, dans riiilarque, dit le contraire de ce qu'il lui fait dire. C.
subsecutif à celuy là et supernumeraire : parum mihi placeant eœ Hllerœ, quœ ad virtutem doctoribus nilul profucrunlK La pluspart des arts ont esté ainsi mesprisées par le mesme sçavoir; mais ils n'ont pas pensé qu'il feust hors de propos d'exercer leur esprit es choses Diesmes où il n'y avoit aulcune solidité proufitable.
Au demourant, les uns ont <«stimé Plato dogmatiste, les aultres duhitateti, les aultres en certaines choses l'un et en certaines choses l'auhre. Le conducteur de ses dialogismes, Socrates, va tousjours demandant et esmouvant la dispute, non jamais l'arrestant, jamais saiis« faisant, et dict n'avoir d'aullre science que la science de s'opposer. Homère, leur aucteur, a planté egualement les fondements à toutes les sectes de philosophie pour montrer combien il estoit indiffèrent par où nous allassions. De Platon nasquirenl dix sectes diverses, dict on. Aussi, à mon gré, jan)ais instruction ne feut tiiubante et rien asseverante, si la sienne ne l'est.
Socrates disoit '^ que les sages femmes, en prenant ce meptier de taire engendrer les aultres, quittent le mestier d'engendrer, elles ; que luy, par le tiltre de sage homme que les dieux luy ont déféré, s'estoit aussi deslaict, en son amour virile et mentale, de la faculté d'enfanter, se contentant d'ayderet favorir de son secours les engendrants,puvrir leur nature, graisser leurs conduicts, faciliter l'yssue de leur enfantement, juger d'iceluy, lebaptizer, le nourrir, le fortifier, l'emmaillotter et circoncire, exerccant et maniant son engein aux périls et fortunes d'auliruy.
Il est ainsi de la pluspart des aucteurs de ce tiers genre, comme les anciens ont remarqué des escripl s d'Anaxagoras, Democritus, Parmenides, Xenophanes ei aullres. Ils ont une forme d'escrire doubteuse en substance et en desseing, enquerant plustost qu'instruisant, encores qu'ils entresement leur style de cadences dogmatist es. Cela se veoid il pas aussi bien en Seneque et en Plutarque? Combien disent ils tantosi d'un visage, tantosl d'un aulire, pour eeulx qui y re-
(1) J'estime peu ces arts qui n'ont point servi à rendre vertueux ceux qui les possèdent. Sall., Discours de Mariu.», bell. Jiig.jC. K». — Il est inuiile d'avertir de nouveau que Montaigne altère fort souvent, comme ici, le texte deses citations. J. V.L
(2) Dans le Théélèle de Plato.n.