MICHEL EYQUEM SEIGNEUR DE MONTAIGNE
XÉ EN 1533 AU CUATEAD DE UuNTAICNE EN PÉRIGOUI). — MORT EX 1S92.
La vie de Montaigne, c'est l'histoire de s«s idées, et cette histoire se trouve décrite au vif par luimême dans ses Essais. «Tout le monde, dit-il, me reconnaît en mon livre , et mon livre en moi. » ^a vie active ne fut marquée que par un bien petit 'inbre d'événements. Pendant que toutes les passions religieuses et politiques s'agitaient autour de lui, lui, homme de sens et d'honneur, jugeait avec i'quité les hommes et les choses, et sans refuser, lorsqu'il eu était requis, sa coopératiou ou ses conseils dans l'intérêt de son pays, il s'était fait une existence heureuse dans l'étude de la philosophie et dans la jouissance des délices de l'amitié. . Ainsi ses recherches morales du bien trouvaient ilatis Tamitié une prompte récompense.
11 naquit le 29 février 1533 au château de Saint- Michel de Montaigne , possession de sa famille. On lait alors dans toute Tardeur des lettres latines , î son père voulut que le latin devînt aussi bien sa aigue naturelle que le deviendrait le français. > on précepteur eut ordre de ne parler avec lui iii'en latin , et il ne fut pas jusqu'à sa mère , à sa auurrice et aux femmes de la maison qui reçurent leur contingent de paroles latines pour les faire entendre au jeune disciple. Dès six ans, le jeune Michel parla eu efiFet le latin avec facilité. Envoyé au collège de Guienne à Bordeaux , il s'y lit distinguer, et à douze ans il put jouer son personnage dans les tragédies latines qu'on représentait habituellement dans tous les collèges.
Dès l'âge de treize ans il commença ses études «•n droit , et à peine eut-il atteint sa vingt-unième innée, que son père lui acheta une charge de conseiller à la Cour des aides qui fut ensuite réunie au parlement de Bordeaux. Les années qui s'écoulèrent jusqu'à l'année 1560 furent bien douces pour lui. 11 avait trouvé un ami , digue de lui , Etienne de La Boëtie, homme véritablement re-
MOHTAICSE.
luarquable et qu'une mort précoce vint frapper à l'âge de trente-deux ans, au moment où son mérite commençait à être universellement apprécié. Cette liaison eut une grande influence sur toute la vie de Montaigne. Au milieu de ce spectacle de désordre, son esprit porté au doute sur tout ne pouvait jamais douter de la vertu et de l'honneur après en avoir contemplé un si cher modèle.
Jusque-là Montaigne n'avait encore rien publié. Son premier ouvrage fut un acte d'obéissance filiale. H entreprit, pour plaire à son père, la traduction de la Théologie naturelle de Rémond de Sebon, et publia cette traduction en 1568, en la lui dédiant. Ce ne fut que quelques années après et après la mort de son père, arrivée en 1569, qu'il commença à écrire ses Essais. Une phrase de lui nous indique la date précise de la composition d'un de ses chapitres '. » H n'y a , dit-il ajustement que quinze jours que j'ai franchi trente-neuf ans. » H a donc écrit ce morceau le 15 mars 1572, année si odieusement fameuse par les massacres de la Saiut-Barthélemy, quj eurent lieu cinq mois après.
Des l'année 1570 Montaigne avait abandonné le parlement pour l'épée.
11 ne pubha qu'eu 1580, à Bordeaux, sa première édition des Essais. ,l\ sentit cette même année les premières atteintes d'une terrible maladie dont il supporta les souflranc.es avec feruielé d'àme, sans négliger tous les moyens possibles pour en triompher. Ce fut dans les intérêts de sa santé qu'il entreprit alors un voyage eu Italie, à l'occasion duquel il dicta à son secrétaire ou écrivit en courant quelques notes que je publie à la suite des Essais. Ce fragment avait été écrit par Montaigne comme un simple mémorandum destiné à le guider dans le soin de sa santé; mais lors
(i) Ch. XIX , « Que pbilusopUer c'est apprendre à mourir. »
INOTICE
même qu'on n*y retrouverait pas les belles pages sur Rome , ce morceau serait encore intéressant comme tableau exact d>i l'état de l'Europe à celle époque.
Montaigne était àLucques lorsque ses concitoyens l'honorèrent de leur choix pendant sou absence , et l'appelèrent pour succéder, dans les fonctions de maire de Bordeaux, au maréchal de Matignon '. 11 se hâta de quitter l'Italie et vint à Bordeaux, où il sut justifier par sa bonne administration l'estime de ses concitoyens. Je lis dans les Mémoires de de Thou H l'année 1581 :
«M. de Thou tira encore bien des lumières de Michel de Montaigne, alors maire de Bordeaux, homme franc, ennemi de toute contrainte, et qui n'était entré dans aucune cabale, d'ailleurs fort instruit de nos affaires, principalemrtit de celles de la Guienne, sa patrie, qu'il connaissait à fond. »
Quelques pages plus loin, à l'année 1588, de Thou met encore plus en relief l'habileté politique de Montaigne :
« Avant les troubles de Paris, dit-il ', Michel de Montaigne était venu à la cour^ il l'avait suivie à Chartres, à Rouen, cl Ctâit alors k Blois. 11 était des amis particuliers du président de Thou et le pressait tous les jours de songer sérieusement à l'ambassade de Venise , qu'où lui destmait depuis le retour d'André Huranlt de Meisse, parent du chancelier. Lui-même avait dessein d'aller à Venise; et, pour l'y engager davantage, il lui pronettait de ne le point quitter durant tout le séjour ^u'il y ferait. Connue ils s'entretenaient des causes des troubles, Montaigne lui dit : Qu'autrefois il avait servi de médiateur entre le roi de Navarre et le duc de Guise, lorsque ces deux princes étaient a la cour; que ce dernier avait fait toutes les avances, par ses soins, ses services, ses assiduités, pour gagner l'amitié du roi de Navarre; mais qu'ayant reconnu qu'il le jouait , et après toutes ses démarches , n'ayant trouvé en lui qu'un ennemi implacable, qu'il avait eu recours à la guerre, comme à la dernière ressource qui pût défendre l'honneur de sa maison ; que l'aigreur de ces deu.v esprits était le principe d'une guerre qu'on voyait aujourd'hui si allumée que la mort seule de Tun ou de l'autre pourrait la faire finir; que !e duc de Guise etceux de sa maison nese croiraient jamais en sûreté tant que le roi de Navarre vivrait ; que celuiti, de son côté, était persuadé qu'il ne pourrait faire raloirson droit à la succession de la couronne penilant la vie du duc : « Pour la religion , ajouta-t-il , (ont tous les deux font parade, c'est un beau pré-
tt) Montaigne eut lui-même poui* successeur le maréchal de Biroii.
(2) Dans un des volumes duTanthéoii , p. 592. (3i P. 698 et 689.
texte pour se faire suivre par ceux de leur parti • mais la religion ne les touche ni l'un ni l'autre. La crainte d'être abandonné des protestants empêche seule le roi de Navarre de rentrer dans la religion de ses pères, et le duc ne s'éloignerait pas de la confession d'Augsbourg que son oncle Charles, cardinal de Lorraine, lui a fait goûier, s'il pouvait la suivre sans préjudicier à ses intérêts. » Que c'était la lesentiuient qu'il avait reconnu dans ce» princes, lorsqu'il se mêlait de leurs affaires. »
Montaigne fait lui-même allusion à ces négociations dans ses EssaisK
« En ce p£u, dit-il, que j'ay eu à négocier entre nos princes, en ces divisions et subdivisions qui nous déchirent aujourd'huy , j'ay curieusement évité qu'ils se mesprinssent en moy et s'enferrassent en mon masque. »
Il fut lié entre autres avec le vieux Montluc dont il parle d'une manière touchante * :
• 11 me fesoit, dit-il, surtout valoir le desplaisir et crève-cueur qu'il sentoitde ne s'est re jamais communiqué à son fils ; et sur ceste humeur d'une gravité et grimace paternelle, avoit perdu la commodité de gouster et bien connoistre son fils, et aussi de lui déclarer l'extrême amitié qu'il lui portoit, et le digne jugement qu'il fesoit de sa vertu. »
Montaigne passa les dernières années de sa vie, tantôt à Paris, dont il avoit aimé dès sa jeunesse la vie facile et douce , tantôt dans son château de Montaigne, où il mourut en 1592. Estienne Pasquier qui fut son ami, raconte ainsi ses derniers instante ».
« Ne pensez pas que sa mort ait esté autre que le général de ses écrits. 11 mourut en sa maison de Montaigne, où lui tomba une esquinancie sur la langue, de façon qu'il demeura trois jours entiers, plein d'entendement, sans pouvoir parler; au moyen de quoi il estoit constraint d'avoir recours à sa plume pour faire entendre ses volontés. Et comme il sentit sa fin approcher, il pria, par un petit bulletin, sa femme de semoncer quelques gentils-hommes siens voisins, afin de prendre congé d'eux. Arrivés qu'ils furent, il fit dire la messe en sa chauibre; et connue le prestre estoit sur l'eslévationduCorjous Domini. ce pauvre gentil-homme s'élança, au moins mal qu'il peut, sur son lit, les mains jointes, et à ce dernier acte rendit sou esprit à Dieu ; qui fut un beau miroir de l'intérieur de son ame. »
Sa veuve, Françoise de la Chassaigne, lui fit élever Un tombeau dans une église qui est aujourd'hui celle du collège à Bordeaux, et un descendant de sa faniille le fit rétablir, en 1803, dans la première chapelle à gauche de l'autel.
(i) L. ni.cUap. I, p. 440. — (2; L. U, cliap. 8. — iô) Lettre xvni.
SI K momwigm:
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De nombreux volumes ont été écrits sur Montaigne. On peut en voir l'indication à la siiit« de cette lotice biograpliitiue, ilans la Notice bibliographi- /ucde M. Payen. L'écrivain qui. selon moi. a fait la plus juste appréciation de fliomme et de l'époque, est le savant M. Biot;=son éloge de Montaigne, qui n'a pas été couronné par l'Académie, est aussi bien .'crit (lue bien pensé.
Pour rendre cette édition aussi complète que possible j'y ai ajouté le Voyage en Italie, les lettres et jusqu'aux avis écrits par lui sous la dictée de Catherine de Médicis, et probablement par son
inspiration. Li'S index publiés jusqu'ici ne m'ayant pas paru satisfaisants, même celui de l'édiiiou de Des«»ër, M. Le Mesie a bien voulu se charger d'en rédiger un sur un plan plus philosophique et plus conforme aux idées qui doivent diriger dans la lecture des Essais de Montaigne.
J'ai suivi le texte de l'édition en 5 vol. in-8 de M. Lefevre en la revoyant sur celle de Desoër, qui offre parfois «le meilleures leçons. La traduction des citations grecques et latines est de M. J. V. Leclerc.
MKCS. AGE.