LIVRE II, CHAF. XIII
en la Sicile « ; et C. Fimbria, s'estant frappé trop foiblement, impetra de son valet de l'achever^. Au rebours, Osiorius, lequel, pour ne se pouvoir servir de son bras, desdaigna d'employer celuy de son serviteur à aultre cbose qu'à tenir le poignard droict et ferme ; et, se donnant le bransie, porta lu y mesme sa gorge à rencontre, et la transpercea'. C'est une viande, à la vérité, qu'il fault engloutir sans mascher, qui n'a le gosier ferré à glace; et pourtant l'empereur Adrianus feit que son médecin marquast et circonscrivist, en son tettin, justement l'endroict mortel, où celuy eust à viser, à qui il donna la charge de le tuer*. Voyià pourquoy Oesar, quand on luy demandoit quelle mort il trouvoit la plus souhaitable: - la moins préméditée, respondit il, et la plus courte^.» Si Cœsar l'a osé dire, ce ne m'est plus lascheté de le croire. «Une mort courte,dict Pline,est le souverain heur de la vie humaines.» Il leur fasche de la recognoistre. Nul ne se peult dire estre résolu à la mort, qui craint à la marchander, qui ne peult lasoustenirlesyeulxouverts: ceulx qu'on veoid aux supplices courir à leur fin, et haster l'exécution et la presser, ils ne le font pas de resolution, ils se veulent osterle temps delà considérer ; l'estre mort ne les fasche pas, mais ouy bien le mourir ;
^mori nolo , sed me esse mortuitm nihiU œstimo ':
c'est un degré de fermeté auquel j'ay expérimenté que je pourrois arriver, comme ceuLx qui se jectent dans les dangiers, ainsi que dans la mer, à yeulx clos.
Il n'y a rien, selon moy, plus illustre en la vie de Socrates, que d'avoir eu trente jours entiers à ruminer le décret de sa mort; de l'avoir digérée tout ce temps là d'une très certaine espérance, sans esmoy, sans altération, et d'un train d'actions et de paroles ravallé
(i) Ptrr., yicios, c. 10. C.
(2) Appien , (te bello Milhrid., 21 , éd. d'EsUenne. C.
;3j Taote, Atmal, \\l, 15. J. V. L.
(4) XiPHiLW , V(e d'Adrien. C.
(5) In sermone nato... quisnam essel finis vilœ commodissiwiM, repenlm<im inupinatianque prœtuterat. Scét05s, /. Ccesar, c. 87.
(G) Mortes repenlinœ, hoc est summa vitœ félicitas. Soi. Bisl., VU,. •55.
.7) Je ne crains pas d'être mort , mais de mourir. Cic. Tusc. <iuœst. ,1,8. C'est la traduction d'un vers d'Epirharme. Montaigne,
plustost et anonchaly, que tendu et relevé par le poids d'une telle cogitation'.
Ce Pomponius Atticu à qui Cicero escript, estant malade, feit appeller Agrippa, son gendre, et deux ou trois aultres de ses amis; et leur dict qu'ayant essayé qu'il ne gaignoit rien à se vouloir guarir, et que tout ce qu'il faisoit pour allonger sa vie allongeoit aussi et augmentoit sa douleur, il estoit délibéré de mettre fin à l'un et à l'aultre, les priant de trouver bonne sa délibération, et, au pis aller, de ne perdre point leur peine à l'en destourner. Or, ayant choisi de se tuer par abstinence, voyIà sa maladie guarie par accident ; ce remède, qu'il avoit employé pour se desfaire, le remet en santé. Les médecins et ses amis, faisants feste d'un si heureux événement, et s'en resjouïssants avecques luy, se trouvèrent bien trompés ; car il ne leur feut possihle pour cela de luy faire changer d'opinion, disant qu'ainsi comme ainsi luy falloit il, un jour, franchir ce pas, et qu'en estant si avant, il se vouloit oster la peine de recommencer un' aultre fois 2. Cestuy cy, ayant recogneu la mort tout à loisir, non seulement ne se descourage pas au joinare, mais il s'y acharne ; car estant satisfaict en ce pourquoy il estoit entré en combat, il se picque par braverie d'^nveoirla fin ; c'est bien lomg au-delà de ne craindre point la mort que de la vouloir taster et savourer.
L'histoire du philosophe Cleanthes est fort pareille: lesgengives luyestoient enflées et pourries ; les médecins lui conseillèrent d'user d'une grande abstinence; ayant jeusné deux jours, il est si bien amendé qu'ils luy déclarent sa guarison, et permettent de retourner à son train de vivre accoustumé; luy, au rebours, goustant desjà quelquedoulceur en ceste défaillance, entreprend de ne se retirer plus en arrière, et franchit le pas qu'il avoit fort advancé^.
Tullius Marcellinus, jeune homme romain, voulant anticiper l'heure de sa destinée, pour se desfaire d'une maladie qui le gourmandoit plus qu'il ne vouloit souffrir, quoyque les médecins luy en promissent guarison certaine, sinon si soubdaine, appella ses amis pour en délibérer; les uns, dit Seneca,luy donnoient le conseil que par lascheté ils eussent prins pour euLx mes-
(1) Pensée, de cogitalio.
!2) Cor.'». Xépos, Vie d'Atlicus, c M. C.
o) doc. LiERCE, vm, 176. C.
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ESSAIS DE MOINTAIGISE
mes; les aultres par flatterie, celuy qu'ils pensuient lu\ debvQirestre plus agréable ; mais un stoïcien luy dici ainsi: «Ne le travaille pas, Marcelli us, comme si tu delibt'rois de cbose d'importance; ce n'est pas grand' chose que vivre ; tes valets et lesbesles vivent'; maisc'est grand' cbose de mourir bonnestement, sagem( nt et constamment. Songe combien il y a que tu foys mesme chose, manger, boire, dormir ; boire, dormir, et manger; nous rouons* sans cesse en ce cercle. ISon seulement les mauvais accidents et insupport- bles, mais la satiété mesme de vivre donne enve de la n)ort." Marcellinus n'avoii besoing d'fiomme qui le conseillast, mais d'bommequile secourusl ; les^ serviteurs craignoient de s'en mesler ; mais ce philosophe leur feit entendre que les domestiques sont souspeçonnés lors seulement qu'il est en double si la mort du maistre a esté volontaire : aultremeni qu'il seroil d'aussi mauvais exemple de l'empescber, que de le tuer ; d'autant que
Iiii'inim qui sénat , idem facii occidenti •.
Après il advertit Marcellinus qu'il ne seroit pas messeani, comme le dessert des tables seuonne aux assistants, nos repas faicis, aussi, la vietinie, de distrinuer quelque chose à ceulx qui en oui esté les minisires. Or, esloit Marcellinus de courage franc et libéral ; il feit despartir quelque somme à s<'s serviteurs, et les consola. Au reste, il n'y cui besoin de fer ny de sang ; il enireprintdes'enaiierdecestevie,nondes'enfuyr, non d'cscbappir rtici.Ttiori,maisde l'essayer. Et pour se donner loisir de la marchander, ayant quitté toute nourriture, le troisiesme jour suyvant, après s'esire l'ait arrouser d'eau tiède, il dclaillit peu à peu, et non sans quelque volupté, a ceqii'ildisoit^.
De vray, ceulx qui ont eu ces defaillancesde cœur (|ui prennent par faiblesse di.sent n'y sentir aulcune douleur, ains ulustost quelque plaisir, coînme d'un pa.ssage au sommeil et au repos. Vovlà des morts estudieeset digérées»
Mais à fin que le seul Caton peusl fournir à tout exemple de vertu, il semble que son bon
il) Noiis tournons. rkOuer , c'csl lourucr comme une roue. E. }.
,2; C'est mer un homme que de le sauver malgré lui. Hor.., le Art poet. , v. 4G7.
t3) 1 out ce récit est emprunté de Ses. , Epist. 77. G.
destin lui feist avoir mal en la main dequoy 11 se doiuia le coup, à ce qu'il eust loisir d'affronter la mortel de la colleter, reiiforceant le courage au dangier, au lieu de l'amollir. El si c'eust esté à moy de le représenter en sa plus superbe assiette, c'eust este desebirant tout ensanglanté ses entrailles, plustost que l'espée au poing, comme feireni les statuaires de son temps; car ce second meurtre feut bien plus lurieux que le premier.