‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 240 sur 402 · LIVRE II, CHAP. XVIJI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XVIJI

quarrefoar d'ane ville, ou dans une église, ou place poblicqne :

lion equidem hoc siudeo, bullalis utmilUnugis Pagina lurgescat.

Secreti loquhnur*:

c'est pour le coing d'une librairie et pour en amuser un voisin, un parent, un amy, qui aura plaisiràme raccointer- et repractiquer encest' image. Les aultres ont prins cœur de parier d'eulx, pour y avoir trouvé le subject digne et riche; moy, au rebours, pour l'avoir trouvé si stérile et si maigre qu'il n'y peult eschoir souspoçon d'ostentation. Je juge volontiers des actions d'aultruy : des miennes, je donne peu à juger, à cause de leur nihilité; je ne treuve pas tant de bien en moy que je ne le poisse dire sans rougir. Quel contentement me seroit ce d'ouïr ainsi quelqu'un qui me recitast les mœurs, le visage, la contenance, les plus communes paroles et les fortunes de mes ancestres! combien j'y serois attentif! Vrayement cela partiroit d'une mauvaise nature, d'avoir à mespris les pourtraicts mesmes de nos amis et h prédécesseurs, la forme de leurs vestements et de leurs armes. J'en conserve l'escriture, le seing, des heures et un' espée peculiere^ qui leur a servi* ; et n'ay point chassé de mon cabinet des longues gaules que mon père portoit ordinairement en la main : Paterna vestis, et annulus, ianto carior est posteris, quanto erga parentes major affecius^. Si toutesfois ma postérité est d'aultre appétit, j'auray bien de quoy me revencher ; car ils ne sçauroient faire moins de compte de moy que j'en feray d'eulx en ce temps là. Tout le commerce que j'ay en cecy avec le publicq, c'est que j'emprunte les utils de son escriture, plus soubdaine et plus aysée: en recompense, j'empescheray peut estre que

(1) Mon dessein n'est pas de grossir ce livre de pompeuses bagatelles ; je parle comme en tête à tête avec mon lecteur. Perse, V, 19.

(8) Familiariser.

(31 Particulière, du latin pecutiaris.

(4) Ëdit. in-4* de 1588, fol. 285. « Cn poignard, un harnois, one espée qui leur a ser\i, je les conserve pour Famour «Teulx, autant que je puis, deFinjure du temps. » Montaigne a ^'outé, depuis, les longues gaides de son père, et la citation de S. Augustin, j. v. L.

(5) L'habit, Panneau d'un père, sont d'autant plus cbcrs à ses enfants, qu'ils conservent plus d'affection pour lui. S. AuccsTis, de Ciiit. Dei. I, lô.

MOBTAIGKE.

quelque coing de beurre ne se fonde au marché :

Ne toga cordyllis, ne penula desit olivis ■ ; £1 laxas scombris sœpe dabo lunicas *.

Et quand personne ne me lira, ay je perdu mon temps de m'estre entretenu tant d'heures oysifves à des pensements si utiles et agréables? Moulant sur moy ceste figure, il m'a fallu si souvent me testonner et composer pour m'extraire que le patron s'en est fermy et aulcunement formé soy mesme: me peignant pour aultruy, je ftie suispeinct en moy, de couleurs plus nettes que n'estoient les miennes premières. Je n'ay pas plus faict mon livre que mon livre m'a faict : livre consubstantiel à son aucteur, d'une occupation propre, membre de ma vie, non d'une occupation et fin tierce et estrangiere, comme touts aultres livres. Ay je perdu mon temps de m'estre rendu compte de moy, si continuellement, si curieusement? car ceulx qui se repassent par fantasie seulement et par langue, quelque heure, ne s'examinent pas si primement^ ny ne se pénètrent, comme celuy qui en faict son estude, son ouvTage et son mestier, qui s'engagea un registre de durée, de toute sa foy , de toute sa force : les plus délicieux plaisirs, si se digèrent ils au dedans, fuyent à laisser trace de soy, et fuyent la veue, non seulement du peuple, mais d'un aultre. Combien de fois m'a ceste besongne diverty de cogitations ennuyeuses? et doivent estre comptées pour ennuyeuses toutes les frivoles.Naturenousa estrenés d'une large faculté a nous entretenir à part; et nous y appelle souvent pour nous apprendre que nous nous debvons en partie à la société, mais en la meilleure partie à nous. Aux fins de renger ma fantasie à resver mesme par quelque ordre et project et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n'est que de donner corps et mettre en registre tant de menues pensées qui se présentent à elles : j'escoute à mes resveries, parce que j'ay à les enrooller. Quantesfois , estant marry de quelque action que la civilité et la raison me prohiboieni de reprendre à descouvert, m'en suis je icy des-

(I) J'empêcherai que les olives et le poisson ne manquent d'enveloppe. Mart., XIII, i, l.

12) Souvent je fournirai aux maquereaux des habits où ils seront fort à l'aise. C.vt., XCIV, 8.

(5) Exactement.

ESSAIS DE MOMAIGINE,

gorgé, non sans desseing de publicque instruction? et si CCS verges poétiques

Zoii sus l'ccil, zoii sur le groin, Zou sur te doa du sagoii» i,

s'impriment encores mieulx en papier qu'en la eiiair vifve. Quoy, si je preste un peu plus attentifvenient Taureille aux livres depuis que je guette si j'enpourray fripponnerquelquechose dequoy esIBaille^oueslayerlemien?Jen'ayaulcunenlent estudié pour faire un livre; mais j'ai aulcunement estudié pour ce que je l'avoisfaict : si c'est aulcunement estudier qu'eliléurer et pincer par la teste ou par les pieds, tantost unaucteur, tantost un aultre, nullement pour former mes opinions ; ouy, pour les assister pieça iocmées, seconder et servir.

Mais à qui croirons nous parlant de soy, en une saison si gastée? veu qu'il en est peu ou point à qui nous puissions croire parlant d'aultruy où il y a moins d'interest à mentir. Le premier traict de la corruption des mœurs, c'est le bannissement delà vérité: car, comme disoit Pindare^, l'estre véritable est le commencement d'une grande vertu et le premier article que Platon demande au gouverneur de sa republique. Nostre vérité de maintenant, ce n'est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à aultruy : comme nous appelions monnoye, non celle qui est loyale seulement, mais la faulse aussi qui a mise. Nostre nation est de long temps reprocliée de ce vice: carSalvianus Massiliensis, qui estoit du temps de l'empereur Valentinian. dict^ « qu'aux François le mentir et se se parjurer n'est pas vice, mais une façon de parler. » Qui vouldroit enchérir sur ce tesmoignage, il pourroit dire que ce leur est à présent vertu : on s'y forme, on s'y façonne comme à un exercice d'honneur; car la dissimulation est des plus notables qualités de ce siècle.

Ainsi , j*ay souvent considéré d'où pouvoit naistre cesîe coustunie, que nous observons si religieusement, de nous sentir plus aigrement offensés du reproche de ce vice, qui nous est si ordinaire, que de nul aultre; et que ce soit l'extrême injure qu'on nous puisse faire de parole

(1) HAROT, dans son épitre intitulée Fripelippes, valel de Varot, à Sagon. G.

(2) V. Clém. d'Alexand., Slrom., VI, 10; Stob., Serm.Xl. C. (5) Si pejeret Frayicus, quid novi faciel, qui perjurium ip-

sam sermonis genus piilat esse, non èriminis ? De Guberuat. Dei. I, U, p. 87, edit. 3 Baluz. C.

que de nous reprocher la mensonge. Sur cela, je treuve qu'il est naturel de se deffendre le plus desdefaulls de quoy nous sommes les plus entachés : il semble qu'en nous ressentants de l'accusation et nous en esmouvants, nous nous deschargeons aulcunement delacoulpe; si nous l'avons par effect, au moins nous la condamnons par apparence. Seroit ce pas aussi que ce reproche semble envelopper la couardise et lascheté de cœur? en est il de plus expresse que se desdire de sa parole? quoy! se desdire de sa propre science? C'est un vilain vice que le mentir, et qu'un ancien * peinct bien honteusement, quand il dict que «c'est donner tesmoignage de mespriser Dieu, et quand et quand de craindre les hommes : » il n'est pas possible d'en représenter plus richement l'horreur, la vilitéet le desreglement ; car quepeulton imaginer plus vilain que d'estre couard à l'endroict des hommes et brave à l'endroict de Dieu? Nostre intelligence se conduisant par la seule voye de la parole, celuy qui la faulse trahit la société publicque: c'est le seul util par le moyen duquel se communiquent nos volontés et nos pensées, c'est le truchement de nostre ame ; s'il nous l'ault, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecognoissons plus; s'il nous trompe, il rompt tout nostre commerce et dissoult toutes les liaisons de nostre police. Certaines nations des nouvelles Indes ( on n'a que faire d'en remarquer les noms, ils ne sont plus; car, jusques à l'entier abolissement des noms et ancienne cognoissance des lieux s'est estendue la désolation de ceste conqueste, d'un merveilleux exemple et inouï ) , offroient à leurs dieux du sang humain, mais non aultre que tiré de leur langue et aureilles, pour expiation du péché de la mensonge, tant ouïe que prononcée. Ce bon compaignon de Grèce- disoit que les enfants s'amusent par les osselets, les hommes par les paroles.

Quant aux divers usages de nos desmentirs^ et les loix de nostre honneur en cela, et les changements qu'elles ont receu,je remets à une aultre fois d'en dire ce que j'en sçais; et apprendray ce pendant, si je puis, en quel temps^ print commencement ceste coustume de si

(1) Plut., Lysandre, c. 4 de la version d'Amyot. J. V. L. (■2i Lijsandre. Voyez sa Vie dans Plut., c. 4 de la traduction d'Amyot. C.

IIVKE 11, CHAR XIX.

exaciement poisor et mesurer les paroles et d'y attacher iiostre honneur; car il est aysé à juger qu>ll(' n"»'sioit pas anciennement entre les Romains et les Grecs : et m'a semblé souvent nouveau et est range de les veoir se desn>entir et s'injurier sans entrer pourtant en querelle : les lois de leur debvoir prenoient quelque aoltre vove que les nostres. On appelle Cœsar tantost voleur, tantost vvrongne*, à sa barbe: nous veo^ ons la liberté des invectives qu'ils font les uns contre les aultres, je dis les plus grands chefs de guerre de lune et l'aultre nation, où les paroles se revenchent seulement par les paroles et ne se tirent à aultre conséquence.

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