LIVRE II, CHAP. XXXIK
ser à croire choses de soy incroyables ; et que ce mot, « comme on dict, » il ne l'employé pas en ce lieu pour cest cffect, il est aysé à veoir par ce que luy mcsme nous raconte ailleurs . sur ce subject de la patience des enfants laeedemoniens, des exemples advenus de son temps plus mal aysés à persuader : comme celuy queCicero* a tesmoigné avant luy, pour avoir (à ce qu'il dict) esté sur les lieux , que, jusques à leur temps, il se trouvoit des enfants, en ceste preuve de patience en quoy on les essayoit devant l'autel de Diane, qui souflroient d'y estre fouettés jusques à ce que le sang leur t'ouloit par tout, non seulement sans s'escrier, mais encores sans gémir, et aulcuns jusques à y laisser volontairement la vie : et ce que Plutarque aussi recite, avecques cent aultres tesmoings^, qu'au sacrifice, un charbon ardent s'estant coulé dans la manche d'un enflant lacedemonien ainsi qu'il encensoit, il se laissa brusler tout le bras, jusques à ce que la senteur de la chair cuicte en veint aux assistants. Il n'estoit rien, selon leur coustume, où il leur allast plus de la réputation, ny de quoy ils eussent à souffrir plus de blasme et de honte, que d'estre surprins en larrecin. Je suis si imba de la grandeur de ces hommes là que non seulement il ne me semble point, comme à Bodin, que son conte soit incroyable, mais que je ne le treuve pas seulement rare et estrange. L'histoire spartaine est pleine de mille plus aspres exemples et plus rares: elle est, à ce prii, toute miracle.
Marcellinus recite ^, sur ce propos du larrecin, que de son temps il ne s'estoit encores peu trouver aulcune sorte de torment qui peust forcer les /Egyptiens, surprins en ce mesfaict qui estoit fort en usage entre eulx , à dire seulement leur nom.
Unpaïsan espaignol, estant mis àla géhenne, sor les complices de l'homicide du prêteur Lacius Piso, crioit au miheu des torments « Que ses amis ne bougeassent , et l'assistassent en toute seureté ; et qu'il n'estoit pas en la douleur de luy arracher un mot de confession : » et n'en eut on aultre chose pour le premier jour. Le
(0 Tusc. çuœst. ,11, 14; V, 27. G.
(^ Val. Maxime, 111,3, exL l. Mais il altribue ce trait de courage à un enfaai macédooieQ, qui assistait à un sacrlice ofTert par Alexaodre. C.
P) Lit. XXII, vers la fin du chapitre 16. C. MoiTTAIGKE
lendemain, ainsi qu'on le ramenoit pour recommencer son torment, s'esbranlani vigoureusement entre les mains de ses gardes; il alla froisser sa teste contre une paroy, et s*y tua».
Epicharis, ayant saoulé et lassé la cruauté des satellites de Néron, et soustenu leur feu, leurs battures, leurs engins, sans aulcune voix de révélation de sa conjuration , tout un jour, rapportée à la géhenne l'endemein, les membres touls brisés, passa un lacet de sa robbe dans l'un bras de sa chaize, à tout un nœud coulant, et y fourrant sa teste s'estrangla du poids de son corps 2. Ayant le courage d'ainsi mourir, et se.desrobber aux premiers torments, semble elle pas à escient avoir preste sa vie à ceste espreuve de sa patience du jour précèdent, pour se" moquer de ce tyran, et encourager d'aultres à semblable entreprinse contre luy ?
Et qui s'enquerra à nos argoulets^ des expériences qu'ils ont eues en ces guerres civiles, il se trouvera des eifects de patience, d'obstination et d'opiniastreté parmy nos misérables siècles , et en ceste tourbe molle et efféminée encores plus que l'œgyptienne, dignes d'estre comparés à ceulx que nous venons de reciter de la vertu spartaine.
Je sçais qu'il s'est trouvé des simples païsans s'estre laisses griller la plante des pieds, écraser le bout des doigts à tout le chien d'une pistole, poulser les yeulx sanglants hors de la teste, à force d'avoir le front serré d'xme chorde , avant que de s'estre seulement voulu mettre à rençon. J'en ay veu un, laissé pour mort tout nud dans un fossé, ayant le col tout meurtry et enflé d'un licol qui y pendoit encores, avecques lequel on l'avoit tirasse toute la nuit à la queue d'un cheval, le corps percé en cent lieux à coups de dague qu'on luy avoit donnés, non pas pour le tuer, mais pour luy faire de la douleur et de la crainte, qui avait souffert tout cela, et jusques à y avoir perdu parole et sentiment, résolu, à ce qu'il me dict , de mourir plustost de mille morts (comme de vray, quant à sa souffi"ance, il en avoit passé une toute entière) avant que rien promettre ; et estoit un des plus riches laboureurs de toute la contrée. Combien en a l'on veu se laisser patiemment brusler et rostir pour des opinions emprimtées d'aultruy,
(l)TAC.,ilmia/.,IV, 45. c.
(* Ed., ibkt., XV, 57. C.
I3i Simple cavalier, et métaphoriquement homme de néant.
ESSAIS DE MONTAIGNE
ignorées et incogneues? J'ay cogneu cent et cent femmes, car ils disent que les testes de Gascoigne ont quelque prérogative en cela, que vous eussiez plustost faict mordre dans le ter chauld que de leur faire desmordre -Jie opinion qu'elles eussent conceue en cholere ; elles s'exaspèrent à rencontre des coups et de la contraincte; et celuy qui forgea le cont« de la femme qui, pour aulcune correction de menaces et bastonnades, ne cessoit d'appeller son mary pouilleux, et qui, précipitée dans l'eau, haulsoit encores, en s'estouffant, les mains, et faisoit, au dessus de sa teste, signe de tuer des pouils, forgea un conte duquel en vérité touts les jours on veoid l'image expresse en l'opiniastreté des femmes. Et est Topiniastrelé sœur de la constance, au moins en vigueur et fermeté.
11 ne fault pas juger ce qui est possible et ce qui ne l'est pas selon ce qui est croyable et incroyable à r ' stre sens , comme j'ay dict ailleurs* ; et e^c une grande faulte, et en laquelle toutesfois la plus part des hommes tumbent, ce que je ne dis pas pour Bodin, de faire difficulté de croire d'auUruy ce qu'eulx ne sçauroient faire ou ne vouldroient. Il semble à chascun que la maistresse forme de l'humaine nature est en luy ; selon elle il fault régler touts les aultres ; les allures qui ne se rapportent aux siennes sont feinctes et faulses. Quelle bestiale stupidité î i,uy2 propose l'on quelque chose dos actions ou facultés d'un aultre? la première chose qu'il appelle à la consultation de son jugement, c'est son exemple : selon qu'il en va chez luy, selon cela va l'ordre du mopde. 0 l'asnerie dangereuse et insupportable! Moy, je considère aulcuns hommes' fort loing au dessus de moy, notamment entre les anciens ; et, encures que je reeognoisse clairement mon impuissance à les suyvre de mille pas, je ne laisse pas de les suyvre à veue, et juger les ressorts qui les haulsent ainsi, desquels j'apperceois aulcunement en moy les semences ; comme je
(1) Liv. I, chap. i6.
|i) Tout ce passage, y compris ces mois, 0 l'asnerie dangereuse et ùmtppwlaMe! manque dans l'exemplaire de 158» imparfaiiemcnt corrigé par Montaigqe , et dooV tes éditem-s de 4802 se sont servis. J. V. L. ,
(3) Dans l'édition de 1588, foL 510, il y avait : Uoy ;e cmildere aulcunes de ces âmes ancieimes , eskvées jusqùes au cieltupm delà mienne.
fois aussi de l'extrême bassesse des esprits, qui ne m'estonne et que je ne mescrois non plus. Je veois bien le tour que celles là* se donnent pour se monter, et admire leur grandeur : et ces eslancements que je treuve très beaux, je les embrasse ; et si mes forces n'y vont, au moins mon jugement s'y applique très volootiers.
L' aultre exemple qu'il allègue « des choses incroyables et entièrement fabuleuses » dictes par Plutarque, « c'est qu'Agcsilaus feutmulcté par les ephores pour avoir attiré à soy seul le cœur et la volonté de ses citoyens^.» Je ne sçais quelle marque de faulseté il y treuve : mais tant y a que Plutarque parle là des choses qui luy debvoient estre beaucoup mieulx cogneues qu'à nous ; et n'estoit pas nouveau en Grèce de veoir les hommes punis et exilés pour cela seul d'agréer trop à leurs citoyens, tesmoing l'ostracisme et le petalisme \
Il y a encores en ce mesme lieu un' aultre accusation qui me picque pour Plutarque, où il dict qu'il a bien assorty de bonne foy les Romains aux Romains et les Grecs entre eulx, mais non les Romains aux Grecs ; tesmoing, dict il, Demosthenes et Ciceron, Caton et Aristides, Sylla et Lysander, Marcellus et Pelopi-» das, Pompeius et Agesilaus-: estimant qu'il a favorisé les Grecs, de leur avoir donné des com-. paignons si dispareils. C'est justement attaque» ce que Plutarque a de plus excellent et louable ; car en ses comparaisons ( qui est la pièce plus admirable de ses œuvres, et en laquelle, à mon advis, il s'est autant pieu), la fidélité et sincérité de ses jugements eguale leur profondeur et leur poids : c'est un philosophe qui nous apprend la vertu. Veoyons si nous le pourrons garantir de ce reproche de prévarication et faulseté. Ce que je puis penser avoir donné occasion à ce jugement, c'est ce grand et esclatant lustre des noms romains que nous avons en la teste ; il ne nous semble point que Demosthenes puisse egualer la gloire d'un consul, proconsiri
(1) Celles-là se rapporte à anies anciennes de la première édition, rcinplacé depuis par aucuns hommes, sans que Modlaigoe ait songé à modiûer le sens de cetks-là qui s'y rapporte.
, (2) Vie d'Agésilas, c. 1. G.
(3)£'os«raci««c était, àAlhènes,une sentence de bannissement politique pour dix ans. Le pélalisme était, à Sjracuse, ce que ïosiraàsme était à Athènes, à la réserve qa'U ne durait que cinq ans. £. j.
LIVKK M, CH P. XXXII.
et prêteur ue ceste grande republicque : mais, qui considérera la vérité de la chose, et les hommes par enix mesmes, à quoy Plutarque a plus vis<>, et à balancer leurs mœurs, leurs naturels, leur suffisance que leur fortune, je pense, au rebours de Bodin, que Ciceron et le vieux Caton en doibvent de reste à leurs compaignons. Pour son desseing, j'eusse plustost choisi l'exemple du jeune Caton coirparé à Phoeioa ; car en ce pair il se trouveroit une plus vra\ sembl.ible disparité à l'adv-antage du Romain. Quant à Marcellus, Sylla et Pompeius, je veois bien que leurs exploicts de guerre sont plus enflés, glorieux et pompeux que ceulxdes Grecs que Plutarque leur apparie : mais les actions les plus belles et vertueuses , non plus en la guerre qu'ailleurs, ne sont pas tousjours les plus fameuses ; je veois souvent des noms de capitaines estouffés sous la splendeur d'aultres noms de moins de mérite : tesmoing Labienus, Ventidius, Telesinus, et plusieurs aultres : et p le prendre par là, si j'avois à me plaindre pour les Grecs, pourrois je pas dire que beaucoup moins est Camillus comparable à Themistoeles, les Gracches à Agis et Cleomenes, Numa à Lycurgus? Mais c'est folie de vouloir juger d'ur traict les choses à tant de visages.
Quand Plutarque les compare, il ne les eguale pas pourtant : qui plus disertement et consciencieusement pourroit remarquer leurs différences? Vient il à parangonner les victoires, les exploicts d'armes, la puissance des armes conduictes par Pompeius, et ses triumphes avecques ceulx d'Agesilaus? « Je ne crois pas, dict il', que Xenophon mesme, s'il estoit vivant, encores qu'on luy ayt concédé d'escrire tout ce qu'il a voulu à l'advantage d'Agesilaus, osast les mettre en comparaison. » Parle il de conférer Lysander à Sylla? « Il n'y a, dict il-, pomt de comparaison, ny en nombre de victoires, r.y en hazard de battailles; car Lysander ne gaigna seulement que deux battailles navales, e'ùî. » Cela, ce n'est rien desrobber aux Romaita3; pourles avoir simplement présentés aux Grecs, il ne leur peult avoir faict injure, quelque disparité qui y puisse estre : et Plutarque ne €31 contrepoise pas entiers ; il n'y a en gros aulcune préférence ; il apparie les pièces et les circon-
(1) Dans la Coinparaismi de Pompée avec Âgésitas. C. (i) Dans la Comparaison de S^Ua avec Lysandr0 C.
Stances l'une après l'auUre et les juge separéement. Parquoy, si on le vouloit convaincre de faveur, il falloit en espelucher quelque jugement pariiculier; ou dire, en gênerai, qu'il auroii failly d'assortir tel Grec à tel Romain, d'autant qu'il y en auroit d'aultres plus correspondants pour les apparier et se rapportants mieuix.