LIVRE IJ,CHAP. WXV
il est bien plus vif en son naiurci, et d'un sens plus riehe; caret la plaje et la mort de sou mary et lei siennes, tant s'en faut qu'elles lu y poisassent, qu'elle en avoit esté la conseillère et promotrice ; mais ayant faict ceste haulte et courageuse entreprinsepour la seule commodité de son mary, elle ne regarde qu'à luy encores au dernier traict de sa vie, et à luy oster la crainte de la suyvre en mourant. Pœtas se frappa tout soubdain de ce mesme glaive ; honteux, à mon advis, d'avoir eu besoing d'un si cher et précieux enseignement.
Pompeia Paulina», jeune et très noble dame romaine, avoit espousé Seneque en son extrême , vieillesse. Néron, son beau disciple, envoya ses satellites vers luy pour luy dénoncer l'ordonnance de sa mort ; ce qui se faisoit en ceste manière : quand les empereurs romains de ce temps avoienl condamné quelque homme de qualité, ils luy mandoient par leurs officiers de choisir quelque mort à sa poste, et de la prendre dans tel ou tel delay qu'ils luy faisoient prescrire selon la trempe de leurciiolere, tantost plus pressé, tantost plus long, luy donnant terme pour disposer pendant ce temps là de ses affaires, et quelquesfois luy ostant le moyen de ce faire, par la briefveté du temps; et, si le condamné estrivoit^à leur ordonnance, ils menoient des gents propres à l'exécuter, ou luy coupant les veines des bras et des jaml>es, ou luy faisant avaller du poison par iorce ; mais les personnes d'honneur n'attendoient pas ceste nécessité, et se aervoienl de leurs propres médecins et chirurgiens à cesl effect. Seneque ouït leur clrarge d'un visage paisible et asseuré, et après demanda du papier pour faire son testament, ce qui luy ayant esté refusé par le capitaine, il se tourna vers ses amis: «Puisque je ne puis, leur dict il, vous laisser autre chose en recogooissanee de ee que je vous doibs, je vous laisse au moins ce que j'aydeplus beau, à sça voir l'image de mes mœurs et de ma vie, laquelle je vous prie conserver en vostre mémoire , à fin qu'en ce faisant vous acquériez la gloire de sincères et véritables amis ; » et quand ei quand, appaisant tantost l'aigreur de la douleur qu'il leur voyoit souffrir par doulces paroles, tantost roidissant sa voix pour les en tanser: « Où
li; Taote, Àmi., XV, 61-64. c.
(i) Luttaii conire.
sont, di.soit-il, ces beaux préceptes de la philosoi)hie? que sont devenues les provisions que par tant d'années nous avons faict es contre les accidents de la fortune? La cruauté de Pseron nous estoit elle incogneue? Que pouvions nous attendre de celuy qui a\ oit tué sa mère et son frère, sinon qu'il feist encores mourir son gouverneur qui l'a nourry et eslevé?» Après avoir dict ces paroles en commun, il se destourne à safemme,et, l'embras-sant estroictement, comme par la poisauteur de la douleur elle defaiiloit de cœur etde forces, la pria de porter un peu plus patiemment cest accident pour l'amour de luy; et que l'heure estoit venue où il avoit à montrer, non plus par discours et par disputes, mais par effect, le fruict qu'il avoit tiré de ses esludes ; et que sans double ilembrassoit la mort, nonseulement sans douleur, mais avecques alaigresse: «Parquoy, ra'amie, disoit-il, ne la deshonore par tes larmes, à fin qu'il ne semble que tu t'aimes plus que ma réputation ; appaise ta douleur, et te console en la cognoissance que tu as eu de moy et de mes actions, conduisant le reste de ta vie par les honnestes occupations ausquelles tu t'es addonnée. « A quoy Paulina, ayant un peu reprins ses esprits, et reschauffé la magnanimité de son courage, par une très noble affection: «Non, Seneca, respondit-elle, je ne suis pas pour vous laisser sans ma compaignie en telle nécessité ; je ne veux pas que vous pensiez que les vertueux exemples de vostre vie ne m'ayent encores apprins à sça voir bien mourir ; et quand le pourrois-jeny mieulx, ny plus bonnestement, ny plus à mon gré qu'avec vous? ainsi faictes estât que je m'en voys quand et vous.» Lors Seneque, prenant en bonne part une si belle et glorieuse délibération de sa femme, et pour se délivrer aussi de la crainte de la laisser après sa mort à la raercy et cruauté de ses ennemis: «Je t'avois, Paulina, dict-il, conseillé ce qui servoit à conduire plus heureusement tai vie ; tu aimes doncques mieulx l'honneur de la mort ; vrayement je ne te l'envierai point: la constance et la resolution soyent pareilles à nostre commune fin ; mais la beauté et la gloire soit plus grande de ta part.» Cela faict, on leur coupa en mesme temps les veines des bras; mais parce que celles de Seneque, resserrées tant parla vieillesse que par son abstinence, donnoient au sang le cours trop long et trop lasche, il commanda qu'on luy coupast encores
ESSAIS DE MONTAIGNE
les veines des cuisses ; et, de peur qne le torment qu'il en souffroit n'attendrist le cœur de sa femme, et pour se délivrer aussi soy-mesrne de l'affliction qu'il portoit de la veoir en si piteux estât, après avoir très amoureusement prins congé d'elle, il la pria de permettre qu'on l'emportast en la chambre voisine, comme on feit. Mais toutes ces incisions estant encores insuffisantes pour le faire mourir, il commande à Statius Anneus, son médecin, de luy donner un bruvage de poison, qui n'eut gueres non plus d^elfect ; car, par la foiblesse et froideur des membres, elle ne peult arriver jusques au cœur; par ainsin on luy feit en oultre apprester un baing fort chauld'; et lors, sentant sa fin prochaine, autant qu'il eut d'haleine, il continua des discours très excellents sur le subject de Testât où il se trouvoit, que ses secrétaires recueillirent tant qu'ils peurent ouïr sa voix ; et demeurèrent ses paroles -dernières, long temps depuis, en crédit et honneur es mains des hommes (ce nous est une bien fascheuse perte qu'elles ne soient venues jusques à nous). Comme il sentit les derniers iraiets de la mort, prenant de l'eau du baing toute sanglante, il en arrousa sa teste, en disant: «Je voue ceste eau à Jupiter le libérateur*.» Néron, adverty de tout cecy, craignant que la mort de Paulina, qui estoit des mieulx apparentées dames romaines, et envers laquelle il n'avoit nulles particulières inimitiés, luy veinst à reproche, renvoya en toute diligence luy faire r attacher ses playes ; ce que ses gents d'elle feirent sans son sceu, estant desjà demy morte et sans aulcun sentiment. Et ce que, contre son desseing-, elle vesquit depuis, ce feut très honorablement et comme il appartenoit à sa vertu, montrant, par la couleur blesme de son visage, combien elle a voit escoulé de vie par ses bleceures.
Voylà mes trois contes très véritables, queje Ireuve aussi plaisants et tragiques que ceulx que nous forgeons à nostre poste pour donner plaisir au commun ; et m'estonne que ceulx qui s'addonnent à cela, ne s'advisent de choisir plustost dix mille très belles histoires qui se rencontrent dans les livres, où ils auroient moins de peine et apporteroient plus der plaisir et proufit ; et qui en vouldroit bastir un corps
(1) Libare se Uquorem iUum lovi Liberatori. tacite, Ann., XV, 64. C,
entier et s'entretenant, il ne fauldroit qu'il foornist du sien que la liaison, comme la souldarc d'un aultre métal ; et pourroit entasser par ce moyen force véritables événements de toutes sortes, les disposant et diversifiant selon que la beauté de l'ouvrage le requerroit, à peu près comme Ovide a cousu et rapiécé sa Métamorphose*, de ce grand nombre de fables diverses. En ce dernier couple, cela est encores digne d'estre considéré, que Paulina offre volontiers à quiter la vie. pour l'amour «de son mary, et que son mary avoit aultrefois quité aussi la mort pour l'amour d'elle. Il n'y a pas pournojjs grand contrepoids en ceste eschange; mais, selon son humeur stoiqûe,- je crois qu'il pensoit avoir autant faict pour elle, d'alonger sa vie en sa faveur, comme s'il feust mort pour elle. En l'une des lettres qu'il escript à Lucilius*, après qu'il luy a faict entendre comme, la fiebvre l'ayant prins à Rome, il monta soubdain en coche pour s'en aller à une sienne maison aux champs, contre l'opinion de sa femme qui le vouloit arrester , et qu'il luy avoit respondu que la fiebvre qu'il avoit, ce n'estoitpas fiebvre du corps, mais du heu, il suyt ainsin : «Elle me laissa aller, me recommendant fort ma santé. Or, moy qui sçais que je loge sa vie en la mienne, je commence de pourveoir à moy, pour pourveoir à elle ; le privilège que ma vieillesse m'avoit donné me rendant plus ferme et plus résolu à plusieurs choses, je le perds quand il me souvient qu'en ce vieillard il y en a une jeune à qui je proufite. Puisque je ne la puis renger à m' aimer plus courageusement, elle me renge à m'aimer moy-mesme plus curieusement ; car il faut prester quelque chose aux honnestes affections; et, parfois, encores que les occasions nous pressent au contraire, il fault r'appeler la vie, voire avecques torment ; il fault arrester l'amé entre les dents, puisque la loy de vivre, aux gents de bien, ce n'est pas autant qu'il leur plaist, mais autant qu'ils doib vent. Celuy qui n'estime pas tant sa femme ou un sien amy, que d'en alonger sa vie, et qui s'opiniastre à mourir, il est trop délicat et trop
(1) Montaigne ajoutait dansTédition de 1588, fol. 3SS, verso: a Ou comme Arioste a rangé en une suite ce grand nombre de fables diverses. « Il est probable qu'il a supprimé ces mots parce qu'il ne s'agit ici que d'histoires sérieuses et graves, et que la plupart de celles de l'Arloste sont comiques. J. V. L.
(2) Epist. 104. C.
LIVRK n , CHAI». XXXV.
mol; il faut que Tame se commande à cela, quand l'utilité des nostres le requiert ; il fault par fois nous prester à nos amis, et, quand nous vouidrions mourir pour nous, interrompre nostre desseing pour eulx. C'est tesmoignage de grandeurde courage de retourner enla vie pour la considération d'aultruy, comme plusieursexcellents personnages ont faict ; et est un traict de bonté singulière, de conserver la vieillesse (de laquelle la commodité la plus grande c'est la nonchalance de sa durée, et un plus courageux et (lesdaigneux usage de la vie), si on sent que cest office soit doulx, agréable et proutitable à quelqu'un bien affectionné. Et en reccoit-on une très plaisante recompense; car, qu'est-il plus doulx que d'estre si cher à sa femme qu'en sa considération on en devienne plus cher à soy-mesme? Ainsi ma Paulina m'a chargé, non seulement sa crainte, mais encores la mienne ; ce ne m'a pas esté assez de considérer combien resoluement je pourrois mourir, maisj'ay aussi considéré combien irresoluement elle le pourroit souffrir. Je me suis contrainct à vivre, et c'est quelquefois magnanimité que vivre.» Voylàses mots, excellents comme est son usage.