LIVRE m, CHAP. \ Il
impassible, qaand nous en pourrons finer. Je feuillelois, il n'y a pas un mois, deux livres escossois se coml)attants sur ce subject : le populaire rend le roy de pire condition qu'un charretier; le monarchique le loge quelques brasses audessus de Dieu, en puissance et souveraineté.
Or, l'incommodité de la grandeur que j'ay prins icy à remarquer par quelque occasion qui vient de m'en advertir est cestecy. Il n'est à l'adventure rien plus plaisant au commerce des hommes que les essays que nous faisons les uns contre les aultres, par jalousie d'honneur et de valeur, soit aux exercices du corps ou de resj)rit ; ausquels la grandeur souveraine n'a tulcune vraye part. A la vérité, il m'a semblé souvent qu'à force de respect on y traicte les princes desdaigneusement et injurieusement ; car, ce dequoy je m'offensois infiniment en mon enfance, que ceulx qui s'exerçoient aveci|ues moy espargnassent de s'y employer à bon escient, pour me trouver indigne contre qui ils s'etforceassent; c'est ce qu'on veoid leur advenir tuuts les jours, chascun se trouvant indigne de s'efforcer contre eulx ; si on recognoist qu'ils ayent tant soit peu d'affection à la victoire, il n'est celuy qui ne se travaille à la leur prester, et qui n'aime mieqh trahir sa gloire que d'offenser la leur; on n'y employé qu'autant d'effort qu'il en fault pour servir à leur honneur. Quelle part ont ils à la meslée, en laquelle chascun est pour euk ? Il me semble veoir ces paladins du temps passé, se présentants aox joustes et aux combats avecques des corps et des armes faées. Crisson*, courant contre Alexandre, se feignit en la coui-se : Alexandre l'en tansa ; mais il luy en debvoit faire donner le fouet. Pour ceste considération, Carneadts disoit^ a que les enfants des princes n'apprennent rien à droict qu'à manier des chevaulx ; d'autant qu'en tout aultre exercice diascun fléchit soubs eulx et leur donne gaigné ; niais un cheval, qui n'est ny flateur ny courtisan, verse le fils du roy par terre, comme il feroit le fils d'un crocheteur. r
Homère a esté contrainct de consentir cpie Venus feust Mecée au combat de Troye, une si doulce saincte et si délicate, pour luy donner
(1) Plct., du Contentement ou repos de tesprU, c. 13 de la traduction d'Amyol. C.
tt) Plct., Comment on pourra tUscerner te flatteur cTavec c. 15. C.
"du courage et de la hardiesse; qualités qui ne lumbenl auculnement en ceulx qui sont exempts I de dangier ; on faict courroucer, craindre, fuyr les dieux, s'enjalouser, se douloir et se passionner, pour les honnorer des v-ertusqui se bastissent entre nous de ces imperfections. Qui ne participe au hazard et difficulté ne peult prétendre interest à l'honneur et plaisir qui suyt les actions hazardeuses. C'est pitié de pouvoir tant qu'il advienne que toutes choses vous cedent ; vostre fortune rejecte trop loing de vous la société et la cpmpaignie ; elle vous plante trop à l'escart. Ceste aysanoe et lasche facilité de faire tout baisser soubs soy est enneniie de toute sorte de plaisir : c'est glisser, cela ; ce n'est pas aller : c'est dormir ; ce n'est pas vivre. Concevez l'homme accompaigné d'omnipotence, vous l'abysmez; il faut qu'il vous demande, par aulmosne, de l'empescbement et delà résistance ; son estre et son bien est en indigence.
Leurs bonnes qualités sont mortes et perdues; car elles ne se sentent que par comparaison, et on les en met hors ; ils ont peu de cognoissance de- la vraye louange, estants battus d'une si continuelle approbation et unifornie. Ont ils affaire au pics sot de leurs subjecis? ils n'ont aulcun moyen de prendre advantage sur luy ; en disant : «C'est pource qu'il est mon roy," il luy semble avoir assez dict qu'il a preste la main à se laisser vaincre. Ceste qualité estouffe et consomme les aultres qualités vrayes et esseptjelles, elles sont enfoncées dans la royauté; et ne leur laisse, à eulx faire valoir, que les actions qui la touchent directement et qui luy servent, les offices de leur charge : c'est tant estre roy qu'il n'est que par là. Ceste lueur estrangiere qui l'environne, le cache et nous le desrobbe, nostre veue s'y rompt et s'y dissipe, estant remplie et arrestée par ceste forte lumière. Le sénat ordonna le prix d'éloquence à Tibère; il le refusa, n estimant pas que d'un jugement si peu libre, quand bien il eust esté véritable, il s'en peust ressentir.
Comme on leur cède toutg advantages d'honneur, aussi conforte l'on eiaucloriselesdefaults et vices qu'ils ont, non seulement par apj robation, mais aussi par imitation. Chascun des suy vants d'Alexandre porloit comme luy la teste à costé'; et les flatteurs de Dionysius
[l) Voy. Plct. , de la Différence entre le flatteur ei l'ainL c. 8. C.
ôie
s'eutreheurtoient en sa presencp, ponlsoient et versoient ce qui se rencontroii à leurs pieds, pour dire qu'ils avoient la veue aussi courte que luv 1. Les greveures'^ ont aussi par l'ois servy de recommendalion et faveur; j'en ai veu la surdité en afTectation; et parce que le maistre haïssoit sa femme, Plutarque^a veu les courtisans répudier les leurs qu'ils aimoient ; qui plus est, la paillardise s'en est veue en crédit, et toute dissolution, comme aussi la dosloyauté, les blasphèmes, la cruauté, comme riieresie, comme la superstition, l'irréligion, la mollesse, et pis, si pis il y a; par un exemple encores plus dangereux que celuy des flateurs de Mithridates*, qui, d'autant que leur maistre pretendoit à Thonncur de bon médecin , luy portoient à inciser et cautériser leurs membres; car ces aulires souffrent cautériser leur ame, partie plus délicate et plus noble.
Mais pour achever par où j'ay commencé, Adrian lempereur débattant avecques le philosophe Favorinus de Tinierpretation de quelque mot, Favorinus luy en quita bientost la vie- • toire: ses amis se plaignants à luy: «Voas vous mocquez, feit il^ ; vouidriez vous qu'il ne feust pas plus sçavant que moy, luy qui cornmande à trente légions?» Auguste escrivit des vers contre Asinius PoUio : «El moy, dict Pollio^ je me tais \ ce n'est pas sagesse d'escrire à l'envy de celuy qui peult proscrire : » et avoient raison; car Dionysius"', pour ne pouvoir egualer Philoxenus en la poésie et Platon en discours, en condamna Tun aux carrières, et envoya vendre Taultre esclave en i'isle d'^gine.
GHAPITlî"E YIÎÎ.
De l'art de conférer.
C'est un usage de nostre justice d'en condenmer aulcuns pour l'advertissementdesaul-
(1) Put., de la Diffr'rcnce entre le flalteur cl l'ami, c. 8. C.
(2) Lesfiemis, du mol lalit^ gravedo. C.
(3) Pll't., delà Pifféreiice entre Iz flatteur ei l'ami, c. S.Montaigne a légèrement altéré le fait dont J'iularque parle en cet endroit. C.
* (4) lD.,fWrf.
(n) SP.VRTIF.N, Vie d'Adrien, c. 15. J. A'. L.
{«) Macp.obe, Sat m., 11,4. C.
i7) Plot. , du Content ment ou repos de l'esprit, c. 10. Jlais M conduite du tyran de Sicile à l'égard de Philoxèue et de Plâ-
tres. De les condemner parce qu'ils ont failly. ce seroit bestise, comme dict Platon', car ce qui est faict ne se peult desfaire -, mais c'est à fin qu'ils ne faillent plus de mesme, ou qu'on fuye l'exemple de leur faulie : on ne corrige pas celuy qu'on pend ; on corrige les aultres par luy. Je fois de mesme ; mes erreurs sont tantost natuîoUes et incorrigibles-; mais ce que les honnestes hommes proufilent au public en se faisant imiter, je le proufîteray a l'adventure à me faire éviter ;
Nonne vides Albi ut maie vivat filins? utque
Barrus inops magnum documentum, ne palriam rem
Perdere quis velil ■' ;
publiant et accusant mes imperfections, quelqu'un apprendra de les craindre. Les parties que j'estime le plus en moy tirent, plus d'honneur de m'accu'ser que de me reconmiender ; voylà pourquoy j'y retumbe, et m'y arreste plus souvent. Mais quand tout est compté, on ne parle jamais de soy, sans perte -, les propres condemnations sont tousjours accrues ; les louanges, mescrues. Il en peuU esire aulcuns de ma complexion, qui m'instruis mieulx per contrariété que parsimilitude, et par fuyte que par suyte ; à cesie sorte de discipline regardoit le vieux Caton*, quand il dict «que les sages ont plus à apprendre des fols que les lois des sages ; » et cest ancien joueur de lyre, que Pausanias recite avoir accousiumé contraindre ses disciples d'aller ouïr un mauvais sonneur, qui logcoit vis à vis de luy, où ils apprinssent à haïr ses desaccords et faulses mesures ; l'horreur de la cruauté me rcjecte plus avant en la clémence qu'aulcun patron de clémence ne me sçauroit attirer ; un bon escuycr ne redresse pas tant mon assiette comme faict un procureur ou un vénitien à cheval ; et une mauvaise façon de langage reforme mieulx la . mienne que ne faict la bonne. Touts les jours, la sotte contenance d'un aultre m'advenit et m'advise ; ce qui poinct touche et esveille
ton est rapportée avec plus d'exactitude par uiod. XV, C et 7 ; Diou. Laf.rce. m, 18 et 19. J. V. L.
(1) Traité des Loi*. XI, p. 934. C.
(2) Les éditions de iV,93 et de 1035 ajoutent : et irreutrdiabl s; mais ce mot a été effacé par Wontalà-nc dans un des exemplaires qu'il a revus.
(3) Voyez-vous le Gis d'Albusî qu'il a de peine à vivre! Voyez-vous la. nii«cre de Barrus? e\cm|)les qui nous ap|)reiiiienl 5 ne pas dissiper noire patrimoine. IIOR., Saï., 1,4, iit&.
(4) Voyez sa Vlb par plut.,c. 4. G.