CHAPITRE V
Si le chef d'une place assiégée doibt sortir pour parlemenier.
Lucius Marcius<^, Icgat des Romains en la guerre contre Perscus, roy de Macédoine, voulant gaigner le temps qu'il luy falloit encores 9,
(1) Je crois qu'il s'agit ici d'Alphonse XI, roi de Castille, mort en 1350.
p) SrÉTOKE, Auguste, c. 16. C.
(3.) Id., ibid., c. 23. C.
(4) HÉROUOTE, IV, 94. J. v. L.
(5) Dans son Traité du Contentement ou Hepos de Peaprii, c. 4 de la traduction d'Amyot. C.
(6) Tite Live nomme ce lieutenant des Romains Quintus jjfarcH/s, XLII, 37. 11 raconte, chap. 47, comment la luse deQ. Marcius fut blâmée par quelques membres du séuat J. v. L.
r ÎVRF T, CHNP. V.
fi
mettre en poinct son armée, semades entrejects * d'accord , desquels le roy endorni y accorda trefve pour quelques jours, fournissant par ce moyen son ennemy d'opportuoilé et loisir pour s'armer ; d'où le roy encourut sa dernière ruyne. Si est ce que les vieux du sénat , memoratifs des mœurs de leurs pères, accusèrent cesîe praci ique comme ennemie de leur style ancien, qui feut, disoient Us, combattre de vertu, non de finesse, ny par «urprinses et rencontres de nuict, ny par fuiltes tppostées et recharges inopinées; n'entreprenants guerre qu'après l'avoir dénoncée, et st^uvent après avoir assigné l'heure et le lieu de la battaille. De ceste conscience ils renvoyèrent à Pyrrlius son traistre médecin, et aux Phalisques leur desloyal maislre d'eschule. Cestoient les formes vrayment romaines, non de la grecque subtilité et astuce punique, où le vaincre par force est moins glorieux que par fraude. Le tromper peult servir pour le coup ; mais celuy seul se tient pour surmonté qui sçait l'avoir esté ny par ruse ny de sort, mais par vaillance, de trouppe à trooppe, en une franche et juste guerre. Il appert bien par ce langage de ces bonnes gents, qu'ils n'avoifflat encores receu ceste belle sentence,
Dolits, an virtus, quis ht hoste requirat ' f
Les Achaïens, dict Polybe', detestoient toute voye de tromperie en leurs guerres, n'estimants victoire sinon où les courages des ennemis sont abbattus. Eamvirsanctus et sapiens scietveram essevictoriam, quœ, salva fide et intégra dignitate, parabitur*, dict un aultre.
lïTie l'g/ii, an me, regnare Jura, quidve ferat, fort, virtuie experiamnr *.
Au royaume de Temate, parmy ces nations que si à pleine bouche nous appelions barbares, acoustume porte qu'ils n'entreprennent guerre sans l'avoir premièrement dénoncée; y adjoustants ample déclaration des moyens qu'ils ont à
(«) Oj, commf on a mis dans quelques éditions, interjels, c'est-à-dire propoiilions, oinertnres. C.
tî) Qu'importe qu'on triomphe ou par force on par ruse? ViKG., En. , II, 590, trad. de Oeliije.
(Si UXm, c. 1. C.
,4) L'homme sage et vertneux doit savoir que la seule tîcloiro véritable est celle que peuvent avouer la bonne foi et rhonnwir. Florcs, I, 12.
(l!i Eprouvons par le courasre si c'est à vous ou à moi que la fortune, maîtresse des évéoements, destine l'empire. Eswcs <^IMUt Cic , de Officus, 1, 12.
y employer, quels, combien dTiotnmes, quelles munitions, quelles armes offensives et défensives ; mais aussi, cela faict, si leurs ennemis ne cèdent et viennent à accord, ils se donnent loy de se servir à leur guerre, sans reproche, de tout ce qui aide à vaincre.
Les anciens Florentins estoient si esloigné» de vouloir gaigner advantage sur leurs ennemis par surprinse qu'ils les advenissoient un mo?» avant que de mettre leur exercite aox champs, par le continuel son de la cloche qu'ils nommoient Martineîla*.
Quant à nous, moins superstitieux, qui tenons ct?Iuy avoir l'honneur de la guerre qtii en a le pronfit, et qui, après Lysander, disons qijie, « 011 la peaa du lyon ne peult sufïîre, il y fault coudre un loppin de celle duregnard*,» les plus ordinaires occasions de surprinse se tirent de ceste practicpie; et n'est heure, disons nous, où un chef doibve avoir plus l'œil au guet, que celle des parlements et traictés d'accord; et, pour ceste cause, c'est une règle, en la bouche de touts les hommes de guerre de nostre temps, - qu'il ne fault jamais que le gouverneur en une place assiégée sorte luy mesme pour parlementer. » Dq temps de nos pères cela feut reproché aux seigneurs de Montmord et de l'Assigni, deffendants Mouson contre le comte de Nansau'. Mais aussi, à ce compte, celuy là seroit excusable qui sortiroit en telle façon que la seureté et Tadvantage demoorast de son costé : comme feit en la ville de Regge le comte Guy de Rangon (s'il en fault croire du Bellay, car Guicciardin dict que ce feut luy mesme*), lors que le seigneur de l'Escut s'en approcha pour parlementer; car il abandonna de si peu son fort, qu'un trouble s'estant esmeu pendant ce parlement , non seulement monsieur de l'Escut et sa trouppe qui est oit approchée avecques luy se trouva le plus foible, de façon qu'Alexandre Trivulce y feut tué, mais luy mesme feut con-
(I) Du nom de saini Martin, dérivé de celui de Mars, dieu de la guerre. E. J. — De là, peut-être, le mot de Pierre Capponi, premier secrétaire florentin, qui, déchirant le papier ou étaient écrites les conditions que leur faL«ait présenter Chartes vm. s'écria : « Eh bien ! s'H en est ainsi, vous sonnerez vos trorop»'tles et nous sonnerons nos cloches, n Vmj. VEistolre da Républiques Italiennes, par M. de Sismondi, tom. \n, pag. 168. J. V. I,.
(«) PtcTARQrK, rie de Lymmder, c. 4. C.
(5) Pont-à-Mousson contre le comte de Nassau. B. J.
(4) MAKTni DC BsLLAT, lîv. I: GacOARom. Mv. XIV, c.
ESSAIS DE MONTAIGNE
trainct, pour le plus seur, de suyvre le comte, et se Jecter, sur sa foy, à l'abri des coups dans la villes
Eumenes, en la ville de Nora, pressé par Antigonus, qui l'assiegeoit, de sortir pour luy parler, alléguant que c'estoit raison qu'il veinst devers luy, attendu qu'il estoit le plus grand et le plus fort, après avoir faict ceste noble response : « Je n'estimeray jamais homme plus grand que moy tant que j'auray mon espée en ma puissance, » n'y consentit qu'Antigonus ne luy eust donné Ptolemeus son propre nepveu en ostage, comme il demandoit^.
Si est ce qu'encores en y a il qui se sont très bien trouvés de sortir sur la parole de l'assaillant, tesmoing Henry de Vaus, chevalier champenois, lequel estant assiégé dans le chasteau de Courmicy 3 par les Anglois, Barthélémy de Bruwes-i, qui commandoit au siège, ayant par dehors faict sapper la pluspart du chasteau, si qu'il ne restoit que le feu pour accabler les assiégés soubs les ruynes, somma ledit Henry de sortir à parlementer pour son proufit, comme il feit, luy quatriesme ; et son évidente ruyne luy ayant esté montrée à r«eil, il s'en sentit singulièrement obligé à l'ennemy, à la discrétion duquel après qu'il se feut rendu et sa trouppe, le feu estant mis à la mine, les estançons de bois venus à faillir, le chasteau feut emporté de fond en comble s.
Je me fie ayséement à la foy d'aultruy ; mais malayséement le feroy je lors que je donnerois à juger l'avoir plustost faict par desespoir et faulte de cœur que par franchise et fiance de sa loyauté.
(1) On doit, à ce sujet, rappeler le beau trait de lord Peterborough. Tandis qu'il était en pourparler avec le commandant d'une place dont il faisait le siège (Barcelone, en 1705), ses Anglais abusent du moment et surprennent la ville ; le commandant espagnol, au bruit extraordinaire qu'il entend, s'écrie qu'il est trahi : « Rassurez-vous, lui dit l'clerborough, et fiez-vous à moi ; je ne vous demande qu'une heure pour tout remettre en ordre, et je reviens traiter et conclure avec vous.» Ijtpart, entre dans la ville, court à ses troupes, leur parle, leur fait honte, les ramène au dehors, et revient auprès du commandant : « Tout est apaisé, lui dit-il, maintenant achevons de traiter de votre capitulation. » Servan.
(2) Plutarque, Vie d'Euménes, c. 5. G.
(3) Les anciennes éditions portent toutes Commercy. j.-a.- C. B.
(4) Burghersh, tel qu'il s'écrit aujourd'hui. J.-A.-C B.
(5) Ce récit est extrait des Chroniques de Froissard, à l'année iS!i9. Votj. dans mon édition (publiée dans le Panthéon),X. 1, p. S, ch. cxviH. p. 435. J.-A.-C.