‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 41 sur 402 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Du parler prompt, ou tardif.

OiK 110 fuicDl à touls toutes grâces données » :

aussi veoyons nous qu'au don d'éloquence les uns ont la facilité et la promptitude, et, ce qu'on dict, le boutehors si aisé qu'à chasque bout de champ ils sont prests ; les aultres, plus tardifs, ne parlent jamais rien qu'élaboré et prémédité. Comme on donne des règles aux dames de prendre les jeux et les exercices du corps selon l'advantage de ce qu'elles ont le plus beau , si j'avois à conseiller de mesme en ces deux divers advantages de l'éloquence, de laquelle il semble en nostre siècle que les prescheurs et les advocats fassent principale profession, le tardif seroit mieulx prescheur, ce me semble, et l'aultre, mieux advocat, parce que la charge de cestuy là luy donne autant qu'il luy plaist de loisir pour se préparer ; et puis sa carrière se passe d'un fil et d'une suitte sans intermptiou , là 011 les commodités de l'advgcat le pressent à toute heure de se mettre en lice ; et les responses improuvues de sa partie adverse le rejectent de sonbransle, où illuyfault sur le champ prendre nouveau party. Si est ce qu'à l'entreveuedu pape Clément et du roy François à Marseille, il adveint, tout au rebours, que monsieur Poyet, homme toute sa vie nourry au barreau, en grande réputation, ayant charge de faire la harangue au pape, et l'ayant de longue main pourpensée, voire, à ce qu'on dict, apportée de Paris toute preste ; le jour mesme qu'elle debvoit estre prononcée, le pape, se craignant qu'on luy teinst propos qui peust offenser les ambassadeurs des aultres princes qui estoient autour de luy, manda au roy l'argument qui lui sembloit estre le plus propre au temps et au lieu, mais de fortune tout aultre que celuy sur lequel monsieur Poyet s'estoit travaillé; de façon que sa harangue demeuroit inutile, et luy en falloit promptement refaire une aultre : mais s'en sentant incapable, il fallut que monsieur le cardinal du Bellay en prinst la

(1) Ce vers, qui est du célèbre ami de Montaigne, Etienne de la Boëlie, ne se trouve point dans les vingt-neuf sonnets de ce jeune poète, cités au chapitre vingt-huitième de ce premier livre des Essais. 11 fait partie des Vers français publiés par Montaigne en 1372, et il y termine le quatorzième sonnet, t)l. iC, verso. J. V. L.

charge*. La part de l'advocat est plus difficile que celle du prescheur ; et nous trouvons pourtant, ce m'est advis, plus de passables advocats que prescheurs, au moins en France. Il semble que ce soit plus le propre de l'esprit d'avoir son ' opération prompte et soubdaine, et plus le propre du jugement de l'avoir lente et posée. Mais qui demeure du tout muet, s'il n'a loisir de se préparer, et celuy aussi à qui le loisir ne donne advantage de mieulx dire, sont en pareil degré d'estrangeté. ^ On recite de Severus Cassius, qu'il disol mieulx sans y avoir pensé ; qu'il debvoit plus à la fortune qu'à sa diligence ; qu'il luy venoit à proufit d'estre troublé en parlant ; et que ses adversaires craignoyent de le picquer, de peur que la cholere ne luy feist redoubler son éloquence 2. Je connoy par expérience ceste condition de na^ture, qui ne peult soustenir une véhémente préméditation et laborieuse : si elle ne va gay ement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d'aulcuns ouvrages qui puent à l'huyle vi à la lampe, pour certaine aspreté et rudesse que le travail imprime en ceulx où il a grande part. Mais oultre cela, la solicitude de bien faire , et ceste contention de l'ame trop bandée et trop tendue à son entreprinse, la rompt et l'empesche ; ainsi qu'il advient à l'eau qui, par force de se presser, de sa violence et abondance ne peult trouver issue en un goulet ouvert. En ceste condition de nature dequoy je parle, il y a quand et quand aussi cela, qu'elle demande) à estre non pas esbranlée et picquée par ces passions fortes, comme la cholere de Cassius ( car ce mouvement seroit trop aspre ), elle veult estre non pas secouée, mais .solicitée; elle veuU estre eschauffée et resveillée par les occasions estrangeres, présentes, et fortuites : si elle va toute seule, elle ne faict que traisner et languir; l'agitation est sa vie et sa grâce. Je ne me tiens pas bien en ma possession et disposition : k hazard y a plus de droict que moy ; l'occasion. la compaignie, le bransle mesme de ma voix tire plus de mon esprit que je n'y treuve lors que je le sonde et emploie à part moy. Ains les paroles en valent mieulx que les escripts 1 s'il y peult avoir chois où il n'y a point de prix Cecy m'advient aussi, que je ne me treuve pa;

(1) Mémoires de Martin du Bellay, liv. IV et suiv. C.

(2) SÉNÈQUE le rhéteur, Controvers., liv. m, j). 274, édit. d Genève, 1C26. C.

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