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CHAPITRE XL

Des prognostications.

Quant aux oracles, il est certain que, bonne pièce* avant la venue de Jesus-Christ, ils avoyent commencé à perdre leur crédit ; car nous veoyons que Ciceron se met en peine de trouver la cause de leur défaillance ; et ces mots sont à luy : Cur isto modo jam oracula Delphis non eduntur, non modo nosirâ œtate, $ed jamdiù ; ut nihil possit esse contemptius 3 ? Mais quant aux aultres prognosticques qui se tiroyent de l'anatomie dés bestes aux sacrifices, auxquels Platon attribue en partie la constitution naturelle des membres internes d'icelles, du trépignement des poulets, du vol des oyseaux (Aves quasdam.... rerum augurandarumcaiisânatas esse putamus * ), des fouldres, du tournoyement des rivières {Multa cernunt aruspices, multa augures provident, multa oraculis declarantur, multa vaticinationibus, multa somniis, multa portentis^), et aultres sur lesquels l'antiquité appuyoit la pluspart des entreprinses tant publicques que privées, nostre religion les a abolies. Et encores qu'il reste entre nous quelques moyens de divination

0) C'esl-à-dire émotissée, sans pointe. E. J. (^ Longtemps, ou, comme on a mis Jans quelques éditions, dès longtemps. C'est un italianisme, im biton pezzo. Montaigne dit aiL'eurs pieça, qu'on trouve encore dans Chaulieu. j. V. L. I (3) D'où vient que de nos jours, et même depuis longtemps, on ne rend plus de tels oracles? d'où vient que le trépied de fHphes est si méprisé? Ctc. , de Divinat., 11, 57.

■ 'îous croyons qu'il est des oiseaux qui naissent exprès ^rvir à l'art des augures. Cic. , de Kat. deor., n, G4. I.es aruspices voient quantité de choses; les augures en ■ieni aussi un grand nombre ; plusieurs événements sont iioés par les oracles, et plusieurs par lés devins, par les V -s par les prodiges. U»., ibid-, c. 65.

ès astres, es esprits, es figures du corps, es songes, et ailleurs, notable exemple de la forcenée curiosité de nostre nature, s'amusant à préoccuper les choses futures, comme si elle n'avoit pas assez à faire à digérer les présentes.

Cur hanc libi, reclor Olympi, SoUiciiU visum morialihus addere curam yoscant venluras lU dira per omnia? cladei?

SU subilum quodcumque paras ; sit cœca fiiUiri ^ens hominum fati ; liceal sperare limeiiii ' ;

Ne Utile quidem est scire quid futurum sit ; misérum est enim, nihil proficientem angi^: si est ce qu'elle est de beaucoup moindre auctorité. Voilà pourquoy l'exemple de François, marquis de Sallusses, m'a semblé remarquable : car lieutenant du roy François en son armée delà les monts, infinim.ent favorisé de nostre court, et obligé au roy du marquisat mesme qui avoit esté confisqué de son frère ; au reste ne se présentant occasion de le faire 5, son affection mesme y contredisant, se laissa si fort espou vanter, comme il a esté adveré, aux belles prognostications qu'on faisoit lors courir de touts costés à l'advantage de l'empereur Charles cinquiesme, et à nostre desadvantage (mesme en Italie, où ces folles prophéties avoyent trouvé tant de place, qu'à Rome il feut baillé grande somme d'argent au change, pour ceste opinion de nostre ruyne), qu'après s'estre souvent condolu à ses privés des mauLx qu'il veoyoit inévitablement préparés à la couronne de France et aux amis qu'il y avoit, se révolta et changea de party ; à son grand dommage pourtant, quelque constellation qu'il y eust. Mais il s'y conduisit en homme combattu de diverses passions; car ayant et villes^ et forces en sa main, l'armée ennemie soubs Antoine de Levé à trois pas de luy, et nous sans souspeçons de son faict, il est oit en luy de faire pis qu'il ne feit ; car pour sa trahison nous ne perdismes ni homme ni ville que

(1) Pourquoi, souverain maître des dieux, avoir ajouté aux malheurs des humains cette triste inquiétude î pourquoi leur faire connaître par d'affreux présages leurs désastres à venir?... Fais que nos maux arrivent soudain, que l'avenir soit inconnu à l'homme, et qu'il puisse du moins espérer en tremblant! Lccu!«, U, 4, 14.

{3} On ne gagne rien à savoir ce qui doit nécessairement arriver ; car c'est une misère de se tourmenter en Tiio. Qc., de yat. deor. , III, 6.

(3) C'est-à-dire de changer de parti, comme Montaigne le dit plus bas. Quelques éditeurs, choqués de celte longue suspension de sens, ont substitué, de tourner sa robe, ce qui signifie tourner casoTie. C.

ESSAIS DE MOINTAIGMé:,

Fossan*, encores après l'avoir longtemps contestée*.

Prudent futuri temporis exitum Caliginosa nocie premit Deus ;

Ridetqiie, si mortalis iillrà Fas trépidai.

.... Illc potens sut, Lœtusque deget, cui licet in diem

Dixisse, vixi; cras vel atrà Nubepolum pater orcupalo, Yel sole puro *,

Lœlus in prœsens animits, qv.od ullrà esl Oderil curare'*.

Et ceulx qui croyent ce mot, au contraire*, le croyent à tort : Ista sic reciprocanlur , ut et, si divinatio sit, dii sint; et, si dii sint, sil divination. Beaucoup plus sagement Pacuvius,

.Vam istis, qui linguam avium intelligunt, Plusque ex aliéna jecore sapiunl, quam ex suo, Magis audiendum, quam atiscuUandum censeoT.

Ce tant célèbre art de deviner des Toscans nasquit ainsin : Un laboureur, perceant de son coultre profondement la terre, en veit sourdre Tages, demi dieu, d'un visage enfantin, mais de senile prudence ; chascun y accourut, et feurent ses paroles et sa science recueillie et conservée a plusieurs siècles, contenant les principes et moyens de cest art» : naissance conforme à son progrès. J'aimeroy bien mieulx reigler mes affaires par le sort des dés que par ces songes. Et de vray, en toutes republiques on a tousjours laissé bonne part d'auctorit€ au sort. Platon, en la police qu'il forge à discrétion, lui attribue la décision de plusieurs effects d'importance, et

(1) Fossano, en Piémont, près Coni. E. J.

(2) Ce fiiit historique, de l'an 153C, est extrait des Mémoires de Cl'illaume dc Bellay, liv. VI, liv. VlII. C.

(3) C'est par prudence que les dieux couvrent d'une nuit épaisse les événements de l'avenir; ils se rient d'un mortel qui porte ses inquiétudes plus loin qu'il ne doit... Celui-là est maître de lui-même, celui-là est heureux qui peut dire chaque jour : J'ai vécu; que demain Jupiter obscurcisse l'air de tristes nuages ou nous donne un jour serein, Horace, Ode^, m, 29, 39 et suiv.

(4) Un eîpvit satisfait du présent se gardera bien de s'inquiéter de 1 avenir. Id. , ibid., II, 16, 25.

fs) Cest-à-dire Et au contraire ceux qui croient ce mot (qui va suivre) le croient à tort.

(6) Voici leur argument : S'il y a une divination , il y a des dieux ; et s'il y a des dieux, il y a une divinatio^. Cic, de Divin., l, 6.

(7) Quant à ceux qui entendent le langage des oiseaux et qui consultent le foie d'un animal plutôt que leur propre raison, je pense qu'il vaut mieux les écouter que les croire. Paccvn;s apud C\c., de Divin , l, 57. '

*; oc, ibid.. fj,«.:c

veult, entre aultres choses, que les mariages se facent par sort entre les bons, et donne si grand poids à ceste élection fortuite, que les enfants qui en naissent, il ordonne qu'ils soyent nourris au pais; ceulx qui naissent des mauvais en soyent mis hors; toutesfois si quelqu'un de ces bannis venoit, par cas d'adventure, à montrer en croissant quelque bonne espérance de soy, qu'on le puisse rappeller , et exiler aussi celuy d'entre les retenus qui montrera peu d'espérance de son adolescence *.

J'en veoy qui estudient et glosent leurs almanacs, et nous en allèguent l'auctorité aux choses qui se passent. A tant dire, il fault qu'ils dient et la vérité et le mensonge : guis est enim qui totum diemjaculans non aliquandô collineet^ ? Je ne les estime de rien mieulx, pour les veoir tumber en quelque rencontre. Ce seroii plus de certitude, s'il y avoit règle et vérité à mentir tousjours ; joinct que personne ne tient registre de leurs mescomptes, d'autant qu'ils sont ordinaires et infinis ; et faict on valoir leurs divinations de ce qu'elles sont rares, incroiables et prodigieuses. Ainsi respondit Diagoras, qui feut surnommé l'athée, estant en la Samothrace, à celuy qui, en luy montrant au temple force vœux et tableaux de ceulx qui avoyent eschappé le nauffrage, lui dict : « Eh bien! vous qui pensez que les dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que dictes vous de tant d'hommes sauvés par leur grâce ?» — « Il se faict ainsi, respondit il ; ceulx là ne sont pas peincts qui sont demourés noyés, en bien plus grand nombre 5. »

Cicero dict que le seul Xenophanes colophonien, entre touts les philosophes qui ont advoué les dieux, a essayé de desraciner toute sorte de divination*. D'autant est il moins de merveille si nous avons veu, par fois à leur dommage, aulcunes de nos âmes principesques s'arrester à ces vanités. Je vouldrois bien avoir recogneu de mes yeulx ces deux merveilles, du livre de Joachim, abbé calabrois, qui predisoit touts les papes fu-: turs, leurs noms et formes, et celuy de Léon' l'empereur, qui predisoit les empereurs et patriarches de Grèce. Cecy ay je recogneu de mes

(1) Platon, République,\, 8, etc., éd. de M. Ast, 1814. J. V. L

(2) Si l'on tire .tout le jour, il faut bien que l'on touche quel quefois au îiut. Cic. , de Divinai. , H, 59.

(3) CiCERON, de Kai, deor., I. 57 C.

(4j ID., de]tivinat.,l, 3. C. .

[.iVRi: I, c:hai\ xi.

yeulx, qu'es confusions pablicqucs, les hommes, estonnés de leur fortune, se vont rejcctants, comme à toute superstition, à recherclier au ciel les causes et menaces anciennes de leur malheur ; et y sont si estrangemeni heureux de mon temps, qu'ils m'ont persuadé qu'ainsi que c'est j un amusement (f esprits aigus et oysifs, ceulx qui sont duicts à ceste subtilité de les replier et desnouer, seroyent en touts escripts capables de trouver tout ce qu'ils y demandent ; mais sur tout leur preste beau jeu le parler obscur, j ambigu et fantastique du jargon prophétique, ' auquel leurs aucteurs ne donnent aulcun sens clair, à fin que la postérité y en puisse appliquer de tels qu'il luy plaira.

LedaimondeSocrates est oit à l'adventure certaine impulsion de volonté, qui se presentoit à luy sans le conseil de son discours ^ ; en une ame bien espurée comme la sienne, et préparée par continu exercice de sagesse et de vertu, il est vraysemblable que ces inclinations, quoyque téméraires et indigestes, estoient tousjours importantes et dignes d'estre suyvies. Chascun sent en soy quelque image de telles agitations d'une opinion prompte, véhémente et fortuite ; c'est ànioy de leur donner quelque auctorité, qui en donne si peu à nostre prudence, et en ay eu de pareillement foibles en raison, et violentes en persuasion ou en dissuasion, qui estoient plus ordinaires à Socrates*, auxquelles je me suis laissé emporter si utilement et heureusement, qu'elles pourroient estre jugées tenir quelque chose d'inspiration divine.

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