CHAP. XVI
li'isti (d tiorc)iiero rinjnnnti
Al bifotco dei tort; e le sue piaghe
Conii 7 guerrier, conti 'l pasior gli armenti ' ;
car il advient le plus souvent, au contraire, que cbascun choisit plustost à discourir du mestier d'un aultre que du sien, estimant que c'est autant de nouvelle réputation acquise : tesmoing le reproche qu'Archidamus feit à Periander, qu'il quittoit la gloire de bon médecin pour acquérir celle de mauvais poète 2. Veovez combien Cœsar se desploie largement à nous faire entendre ses inventions à bastir ponts et engins 3 ; et combien, au prix, il va se serrant où il parle des offices de sa profession, de sa vaillance, et conduicte de sa mi- ' lice : ses exploicts le vérifient assez capitaine excellent ; il se veult faire reconnoistre excel- '., lent enginieur*, qualité aulcunement estrangiere. Le vieil Dionysius estoit très grand chef de guerre, comme il convenoit à sa fortune ; mais il travailloit à donner principale recomniendation de soy par la poésie ; et si n'y sçavoit guère s. Un homme de vacation juridique, mené ces jours passés veoir un' estude fournie de toute sorte de U^tcs de son mestier et de tout aultre mestier, n'y trouva nulle occasion de s'entretenir ; mais il s'arresta à gloser rudement et magistralement une barricade logée sur la vis 6 de l'estude, que cent capitaines et soldats recognoissent touts les jours sans remarque et sans offense.
Optât ephippia bot piger, optât arare caballtuT.
Par ce train vous ne faictes jamais rien qui
( 1) Que le pflole se contente de parler des Teots, le laboureur de ses taureaux, le guerrier de ses blessures, et le berger de ses troupeaux. Traduction italienne de Properce, II, 1 , 43. Voici ie texte latin :
Saviia de Tentis, de tauris narrât aralor; Eoumerat miles vulcera, pastor oves.
{i] Plct-uiqce, Apophthegmes des Lacédémotàervs, à VulSf^ Àrchidamiis, fils d'Agésiuxs. G.
(5) rayez surtout la description du pont jeté sut Jp Rhin, de BeU. Gaii., IV, 17.J. V. L.
[A Montaigne écrit enginieur (ingmeor), du mot engin dont il se sert souvent N.
(5) OiODORC DE SlQLE, XV, 6. G.
(6) Montaigne, dans l'exemplaire corrigé de sa main, ajouloit ici par oit il estent monté, ce q\à explique celte expression sur la ris; on yoit alors qu'il s'agit d'un escalier tournant; mab il a elfacé ces mots par où il estait monté, et il a ajouté de l'estude. N.
(7) Le bœuf pesant foudroit porter la selle, et le cfaeral tirer la charrue. Horace. Epist.,\, 14, 43.
vaille. Ainsin il fault travailler de rejecter tousjours l'architecte, le peintre, le cordonnier, et ainsi du reste, chascun à son gibbier.
Et, à ce propos, à la lecture des histoires, qui est te siibject de toutes gents, j'ay accoustumé de considérer qui en sont les escrivains : si ce sont personnes qui ne facent aultre profession que de lettres, j'en apprends principalement le style et le langage -, si ce sont médecins, je les crois plus volontiers en ce qu'ils nous disent de la température de l'air, de la santé et complexion des princes, des blcccures et maladies; si jurisconsultes, il en fault prendre les controverses des droits, les loix, l'establissement des polices, et choses pareilles ; si théologiens, les affaires de l'Eglise, censures ecclésiastiques, dispenses et mariages ; si courtisans, les mœurs et les cerimonies ; si gents de guerre, ce qui est de leur charge, et principalement les déductions des exploicts où ils se sont trouvés en personne ; si ambassadeurs, les menées, intelligences, et practiques, et manière de les conduire.
Acestecause, ce que j'eusse passé à unauhre sans m'y arrester, je l'ay poisé et remarqué en l'histoire du seigneur de Langey ', très entendu en telles choses : c'est qu'après avoir conté ces belles remontrances de l'empereur Charles cinquiesme, faictes au consistoire à Rome, présents l'evesque de Mascon et le seigneur du Yelly, nos ambassadeurs, où il avoit meslé plusieurs paroles oultrageuses contre nous, et, entre aultres, que si ses capitaines et soldats n'estoient d'aultre fideUté et suffisance en l'art militaire que ceulx du roy, tout sur l'heure il s'attacheroit la chorde au col pour luy aller demander miséricorde ( et de cecy il semble qu'il en creust quelque chose, car deux ou trois fois en sa vie, depuis, il luy adveint de redira ces mesmes mots ) ; aussi qu'il desfia le roy de le combattre en chemise, avecques l'espée et le poignard, dans un batteau : le dict seigneur de Longey, suyvant son histoire, adjouste que lesdicts ambassadeurs, faisants unedespeche au rov de ces choses, luy en dissimulèrent la plus grande partie, mesme luy celèrent les deux articles précédents. Or, j'ay trouvé bien estrange qu'il feust en la puissance d'un ambassadeur
(1) Mart» dc Bellat, seigncor de Langey, Mtmoircs,^^ ' el SUIT. c.
ESSAIS DE MONTAIGNE
de dispenser sur les advertissements qu'il doibt faire à son maistre, mesme de telle conséquence, venants de telle personne et dicts en si grand' assemblée : et m'eust semblé l'office du serviteur estre de fidèlement représenter les choses en leur entier, comme elles sont advenues, à fin que la liberté d'ordonner, juger et choisir, demeurast au maistre ; car, de luy altérer ou cacher la vérité, de peur qu'il ne la preigne aultrement qu'il ne doibt et que cela ne le poulse à quelque mauvais party, et ce pendant le laisser ignorant de ses affaires, cela m'eust semblé appartenir à celuy qui donne la loy, non à celuy qui la receoit; au curateur et maistre d'eschole, non à celuy qui se doibt penser inférieur, non en auctorité seulement, mais aussi en prudence et bon conseil. Quoy qu'il en soit, je ne vouldrois pas estre servy de ceste façon en mon petit faict.
Nous nous soustrayons si volontiers du commandement, soubs quelque prétexte, et usurpons sur la maistrise ; chascun aspire si naturellement à la liberté et auctorité qu'au supérieur nulle utilité ne doibt estre si chère, venant de ceulx qui le servent, conune iuy doibt estre chère leur simple et naïfve obéissance. On corrompt l'office du commander quand on y obéît par discrétion, non par subjection *. Et P. Crassus, celuy que les Romains estimèrent cinq fois heureux, lorsqu'il estoit en Asie consul, ayant mandé à un enginieur grec de luy faire mener le plus grand des deux masts de navire qu'il avoit veus à Athènes, pour quelque engin de batterie qu'il en vouloit faire, cestuy cy, soubs tiltre de sa science, se donna loy de choisir aultrement, et mena le plus petit, et, selon la raison de son art, le plus commode. Crassus, ayant patiemment ouï ses raisons, luy feit très bien donner le fouet, estimant l'interest de la discipline plus que l'interest de l'ouvrage.
D'aultre part pourtant on pourroit aussi considérer que ceste obéissance si contraincte n'appartient qu'aux commandements précis et prefix. Les ambassadeurs ont une charge plus libre, qui en plusieurs parties despend souverainement de leur disposition ; ils n'exécutent pas simplement, mais forment aussi et dressent
«) Pensée traduite (I'aulc-Gelle (I, 13 ),à qui Montaigne empninic aussi le fait suivant. C.
par leur conseil la volonté du maistre. J'ay veu, en mon temps, des personnes de commandement reprins d'avoir plustost obeï aux paroles des lettres du roy qu'à l'occasion des affaires qui estoient près d'eulx. Les hommes d'entendement accusent encores aujourd'huy l'usage des roys de Perse de tailler les morceaux si courts à leurs agents et lieutenants qu'aux moindres choses ils eussent à recourir à leur ordonnance ; ce delay, en une si longue estendue de domination, ayant souvent apporté des notables dommages à leurs affaires. Et Crassus, escrivant à un homme du mestier, et luy donnant advis de l'usage auquel il destinoit ce mast, sembloit il pas entrer en conférence de sa délibération et le convier à interposer son décret?