‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 87 sur 402 · CHAPITRE XXXIIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIIÎ

La fortune^ se rencontre souvent au train de la raison.

L*inconstance du bransle divers de la fortune faict qu'elle nousdoibve présenter toute espèce de visages. Y a il action de justice plus expresse que celle cy? le duc de Yalentinois^ , ayant résolu d'empoisonner Adrian, cardinal de Cornete, chez qui le pape Alexandre sixiesme son père et luy alloyent souper au Vatican, envoya devant quelques bouteilles de vin empoisonné, et commanda au sommelier qu'il la gardast bien soigneusement : le pape y estant arrivé avant le fils, et ayant demandé à boire, ce sommeher,

(I) Ce root de fortune, employé soutint par Vonlaigne, et dans des passages même où H aurait pa se servir de celui de providence, fut ceosuré par les docteurs moines qui examinèrent les £Mais,peiHiaut son séjour à Rome en 1581 (Voijages, t. n, p. 35 et 7G!. Dans les pays d'inquisilioD, è Rome surtout, il était défendu de dire fatirm ou fata. Cd auteur fit imprimer facta ; et dans FErrata il fit mettre (acla, lisez fcua. On a ea plus d'une fois recours à ce stratagème pour tromper la coor de Rome ; c'est ainsi que le protestant Daniel Heiusius, envoyant dans cette ville un ouvrage où il parle du pape Urbain Vin, rappela, dans le texte, Ecdesiœ caput; et dam l'Errata, Ecdesice Ramanœ caput (Bal^vc, Disaeri., 96i. Il parait que cette censure des livres n'était pas toujours exercée par des gens fort habiles. La Hothc Le Vayer dit tenir de Xaudé même que, dans un ouvrage que celui-ci voulait feire imprimer à Rome, et où se trouvaient ces mots : Vtrgo fata est, TinquisUeur mit en marge -.Proposiiio hœretica; nàm non daturîaUaa (Mcuguka). La défense était si sérieuse qu'Addisson. dans son voyage dllalie lut à Florence, à la tête d'an opéra, cette protestation solennelle, dont il ne put s'empêcher de soarire : Protesta. Le voci, Falo, Deità, Desiino, e simUi, che perentro questo dramma troverai, son messe per ischeru poetico, e non per seniimenio vero, credendo sentpre in tuil» quello, che crede, e comanda santa madré Chiesa. Montaigne se jastifie dans le chapitre LTI de ce premier livre d'avoir employé qaeiqttttimm ée «e» m0tt proMbé», >er*a1w<fr»fr- »a/a, comme Mies apfieBe:oB voit, par les andeBfiesédttioBg, qii il n'a cotnposé cette eqiëce d'apotogie <f» depàB soa retour de Rome. i. T. !..

(2/ En 1505. ^utoria di Fmneesco GuicciarfUm, L \L

KSSAIS DE MONTAlGNi:,

qui pensoit ce vinneluy avoir esté recommendé que pour sa bonté, en servit au pape; et le duc mesme y arrivant sur le poinct de la collation, et se fiant qu'on n'auroit pas touché à sa bouteille, en print à son tour : en manière que le père en mourut soubdain; et le fils, après avoir esté longuement tormenté de maladie, feust réservé à un' aultre pire fortune.

Quelquesfois il semble à poinct nommé qu'elle se joue à nous. Le seigneur d'Estrée, lors guidon de monsieur de Vandosme , et le seigneur de Licques, lieutenant de la compagnie du duc d'Ascot, estant touts deux serviteurs de la sœur du sieur de Foungueselles*, qûoyque de divers partis (comme il advient aux voisins de la frontière), le sieur de Licques l'emporta : mais le mesme jour des nopces, et qui pis est avant le coucher, le marié, ayant envie de rompre un bois en faveur de sa nouvelle esponse, sortit à l'escarmouche près de Sainct-Omer. où le sieur d'Estrée se trouvant le plus fort le feit son prisonnier : et pour faire valoir son advantage, encores fallust il que la damoiselle,

Covjugis antè coacta novi dimittere coUum,

Quatn veniens una atque altéra rursùs htjems Noclibus in longis avidiim saturasset amorem -,

luy feist elle mesme requeste par courtoisie de luy rendre son prisonnier, comme il feit, la noblesse françoise ne reftisant jamais rien aux dames.

Semble il pas que ce soit un sort artiste? Constantin, fils de Hélène, fonda l'empire de Constantinople ; et tant de siècles après, Constantin, fils de Hélène, le finit. Quelquesfois il luy plaist envier surnos miracles : nous tenons que le roy Clovis assiégeant Angoulesme, les murailles cheurent d'elles mesmes par faveur divine : et Bouchet emprunte de quelqu'aucteur, que le roy Robert assiégeant une ville, et s'estant desrobé du siège pour aller à Orléans solenniser la feste sainct Aignan, comme il estoit en dévotion sur certain poinct de la messe, les murailles de la ville assiégée s'en allèrent sans aulcun effort en ruine. Elle feit tout à contrepoil en nos guerres de Milan : car le capitaine llense assiégeant pour nous la ville d'Eronne^,

(1) Ou plutôt FouqueroUes. Mvrt. du Bel., Mémoires, liv. H.

(2) Contrainte de renoncer aux embrassements de son nouvel époux avant que les longues nuits d'un ou de deux hivers eussent rassasié l'avidité de leur amour. Catulle, LXVIII, 81.

'•^) Mémoires de Maut. du Bellay, liv. H, Aroita, «ur le lac M;iJL'ur.C.

et ayant faict mettre la mine soubs \m grand pan de mur, et le mur en estant brusquement enlevé hors de terre, recheut toutesfois tout empenné si droict dans son fondement que les assiégés n'en vaulsirent pas moins .

Quelquesfois elle faict la médecine : Ja.son PhereusS estant abandonné des médecins pour une aposteme qu'il avoit dans la poictrine, ayant envie de s'en desfaire, au moins pa- la mort, se jecta dans une battaille à corps pordu dans la presse des ennemis, où il foui blecé à travers le corps si à poinct que son aposteme en creva, et guarit. Surpassa elle pas le peintre Protogenes en la science de son art? cestuy cy * ayant parfaict l'image d'un chien las et recreu, à son contentement en toutes les aultres parties, mais ne pouvant représenter à son gré l'escume et la bave,despité contre sa besongne, print son esponge, et, comme elle estoit abruvée de diverses peinctures, la jecta contre, pour tout effacer : la fortune porta tout à propos le coup à l'endroict de la bouche du chien, et y parfournit ce à quoi l'art n'avoit pu atteindre. N'adresse elle pas quelquesfois nos conseils et les corrige? Isabelle, roy ne d'Angleterre, ayant à repasser de Zelande en son royaume^, avecques une armée, en faveur de son fils contre son mary, estoit perdue, si elle feust arrivée au port qu'elle avoit projecté, y estant attendue par ses ennemis : mais la fortune la jecta contre son vouloir ailleurs, où elle print terre en toute seureté. Etcest ancien qui, ruant la pierre à un chien, en assena et tua sa marastre, eust il pas raison de prononcer ce vers,

La fortune a meilleur advis que nous.

Icetes^ avoit practiqué deux soldats pour tuer Timoleon, séjournant à Adrane en la Sicile. Ils prindrent heure sur le poinct qu'il feroit quelque sacrifice ; et se meslants parmy la multi -

(1) Ou mieux, de Phères, en Thessalie. Pline, Kat. Hist., VIF, 50. J. V. L.

(2) Pline, Nat. Hist.,\\\\. 10. G.

(3) En 132G. Voyez Froissart. C.

(4) Ici Montaigne traduit exactement le vers grec qu'il vient de citer. Ce vers est de Ménandre, et Jl était passé en proverbe. Voyez les commentateurs sur les Lettres de Cicéron ù Atiicus,l, 12. C.

(3) Sicilien, né à Syracuse, qui voulait opprimer la liberté de sa patrie, dont limoléon était le défenseur. Plut., Vie rie Tl vnolûon,c. 7. C.

MVKE I, CH4P. XWIII

tode, comme ils se guignoyent • l'un l'aultre que l'occasion estoit propre à leur besongne, voicy un tiers qui d'un grand coup d'espée en assené l'un par la teste et le rue mort par terre, et s'enfuit. Le compaignon se tenant pour descouvert et perdu recourut à l'autel, requérant franchise, avecqnes promesse de dire toute la vérité. Ainsi qu'il faisoit le conte de la conjuration, voicy le tiers qui avoit esté attrapé, lequel, comme meurtrier, le peuple poulse et saboiile au travers la presse, vers Timoleon et les plus apparents de l'assemblée. Là il crie mercy, et dict avoir justement tué l'assassin de son père, vérifiant sur le champ, par des tesmoings que son bon sort luy fournit tout à propos, qu'en la ville des Leonlins son père, de vray, avoit esté tué par celuy sur lequel il s'estoit vengé. On luy ordonna dix mines attiques, pour avoir eu ceste heur, prenant raison de la mort de son père d'avoir retiré de mort le père commun des Siciliens. Ceste fortune surpasse en règlement les règles de l'humaine prudence.

Pour la fin, en ce faict icy se descouvre il pas une bien expresse application de sa faveur, de bonté et pieté singulière? Ignatius^pere et fils, proscripts par les triumvirs à Rome, se résolurent à ce généreux office de rendre leurs vies entre les mains l'un de l'aultre, et en frustrer la cruauté des tyrans; ils se coururent sus, l'espée au poing : elle en dressa les poinctes, et en feit deux coups egualement mortels; et donna à l'honneur d'une si belle amitié qu'ils eussent justement la force de retirer encores des playes leurs brassanglants et armés, pour s'entr'embrasser en cest estât d'une si forte estreinte que les bourreaux coupèrent ensemble leurs deux testes, laissants les corps tousjours prins en ce noble nœud, et les playes joinctes, humants amoureusement le sang et les restes de la vie l'une de l'aultre.

Page 1