‹ Œuvres, vol. 2Chapitre 171 sur 999 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

Vous savez que ce cour saigne et gémit toujours, Tant dans sa prévoyance une crainte le brise ! Tant il tremble qu'enfin le comte ne méprise L'épouse qui ne Ta payé, jusqu'à ce jour,

I Que d'un hymen sans fruit et d'un stérile amour!

1 lb chapelain , ê'approchant d'elle.

Celui qui prend pour but les choses de la terre

; Et qui croit affermir sa marche solitaire Sur le bâton qu'il casse aux arbres du chemin, Risque qu'il ne se brise et déchire sa main.

Cest plus loin et plus haut que le maître suprême Dit a rhomme d'aller; et ce monde lui-même, Où trébuche un instant le voyageur mortel, N'est qu'une arche du pont qui nous conduit au ciel.

BÈBElfGÈBE.

Non père, je ne suis qu'une bien faible femme : Parlez-moi de manière à rassurer mon âme, «

Et non point de manière à l'effrayer.

11 CBAPBLAIlf.

Et si Je ne peux, mon enfant, que vous parler ainsi... Comme moi dites donc : heureuses les ramilles Où la main du Seigneur choisit ces chastes filles Qui, loin d'un monde vain, avec un cœur fervent, Usent de lears genoux le seuil de leur couvent !

BBBBlfGÈBB.

Mais ce sont seulement des vierges et des veuves Que le Seigneur soumet à ces saintes épreuves : Moi, je suis mariée au comte...

LB CBAPELAIH.

Dans ce lieu, Ma fine, vous n'avez plus d'autre époux que Dieu.

BÉBEHGÈBS.

Mon père, Dieu lui-même en face de l'église A formé nos liens...

li cBAFiLAin, lui montrant la lettre apportée par Raymond.

Et voilà quilles brise.

BBBBlfGÈBB, Uêant.

Un acte de divorce !... Oh ! je me doutais bien Que le comte en viendrait à ce dernier moyen!... Mais parce qu'il écrit d'Avignon ou de Rome, Un nomme... car enfin le saint-père est un homme... A-l-il droit de briser des nœuds?...

LB CBAPBLAIlf.

Vous oubliez Qu'à cet homme Dieu dit : « Liez et déliez ! » Ma fille, du Seigneur la main vous humilie :

Sous son souffle soyez comme un roseau qui plie. Et non comme le chêne élancé dans les cieux, Qui résiste, se brise, et n'atteste que mieux. Par des éclata au loin dispersés sur la terre, Que de Dieu sur sa tête a passé la colère.

BÈBElfGÈBB.

Et si je me résigne à mon nouveau destin, Quand devrai-je quitter ces lieux?

LB CBAPELAIlt.

Demain malin.

BBBBHGBBE.

Dans un dernier adieu pourrai-je voir mon maître?

LB CBAPBLAIlf.

Ma fille, cet adieu rattacherait peut-être Votre àme trop mondaine aux choses d'ici-bas, Et le comte...

BÊBBNGÈBB.

C'est bien... le comte ne veut pas?

LB CBAPBLAIlf.

Ma fille, je ne suis que son humble interprète.

BÈBElfGÈBE.

Qu'exige-t-il encor?

LB CBAPBLAIlf.

Ma fille, la retraite Est nécessaire an cœur qui' veut se préparer.

BBBBlfGÈBB.

Dans mon appartement je vais me retirer,

Mon père... Est-ce cela?... Je commence à comprendre

D'un seul mot, n'est-ce pas ?

LB CHAPBLAllf .

Le comte ici doit rendre Son jugement...

BÉBBlfGÈBB.

Lequel?

LB CBAPBLAIlf.

Contre le mécréant.

BÈBElfGÈBE.

Ah! oui, l'autre victime... Yaqoub. — En nous créant Tous deux, l'un près du Nil, l'autre près de la Loire, Mon père, croyez-vous... moi je ne puis le croire... Que Dieu lisait d'avance en l'avenir lointain Que nous serions compris dans un même destin ; Que le même homme, un jour devenant notre maître, Briserait le bonheur qu'en nous Dieu voulait mettre, Et, sans que nous puissions nous soustraire à ce sort, Nous garderait, à moi la honte, à lui la mort ?

LE CHAPELAIN

Je le crois.

BÉBBlfGÈBB.

Et si Dieu, dans sa bonté céleste, Avait voulu changer cet avenir funeste En un destin heureux, avait-il ce pouvoir?

LB CBAPBLAIlf.

Le Seigneur le pouvait, et n'avait qu'à vouloir.

BÉBBlfGÈBB.

Bienheureux l'infidèle alors ! et je l*envie : Lui qui n'est pas chrétien peut maudire la vie.

LB CBAPBLAIlf.

Ma fille!...

BÊBBNGÈBB.

Écoutez-moi, mon père, à votre tour, Et vous me répondrez : vous souvient-il du jour Où ma mère, m'offrant, de pleurs d'amour baignée, A son époux, lui dit : « Une fille t'est née ? »

LB CBAPBLAIlf.

Oui sans doute, et ce jour fut un jour triomphant.

BBBElfGÈBB.

Vous souvieht-il encor, mon père, que l'enfant Grandit sous vos regards et devint une femme? Gomme en un livre ouvert vous lisiez dans son âme : Vous avez pu des yeux y suivre à tous moments Son espoir, ses désirs, ses vœux, ses sentiments... Eh bien! la jeune fille en son âme légère Eut-elle un seul penser qui ne fût pour sa mère? Dites-le.

CHARLES VII

LI CHAPELA1H.

Pas un seul.

BSBEKGEBB.

Et depuis que ma main Fut engagée au comte, et qu'après cet hymen, Vous vîntes près de nous comme en votre famille, Pour que le père encor pût veiller sur sa fille; Soit que dans ce château le comte fût présent, Soit que vous priassiez pour mon époux absent, Que mon œil fût en pleurs ou ma bouche rieuse, Que mon âme fût triste ou qu'elle fût joyeuse, Dites si dans cette âme... et vous le savez, vous... 11 fut un seul penser qui ne fût pour l'époux; Dites-le hautement.

LB CMAPELAIIf.

Pas un seul, je l'atteste.

BÉBEltGBBB.

Et s'il n'eût été pris de ce désir funeste

De rompre nos liens, et qu'un constant amour

Au mien eût répondu jusqu'à mon dernier jour,

Croyez-vous que de Dieu l'exigence jalouse

Eût osé demander à la fille, à l'épouse,

Plus qu'elle n'avait fait, et que tranquillement

J'aurais pu lui répondre au jour du jugement?

LB CHAPELAIN

C'est ma conviction et profonde et sincère... Pourquoi le demander ?

BB1BRGÈBB.

n m'était nécessaire D'avoir ainsi que vous celte conviction, Afin que si la force, en mon affliction, M'abandonne, et que dans quelque mute je tombe, Cette faute du moins soit légère à ma tombe.

LB CHAPELAIN

Que dites-vous?;..

BBEBH6BBB.

Je dis que je ne puis savoir Quel penser vient au cœur quand il perd tout espoir... Que le démon sur nous veille avec vigilance, Et que pour un moment d'oubli, dans la balance, Pour contrepoids j'aurais, de votre propre aveu, Vingt-cinq ans de vertus à mettre aux pieds de Dieu!..

(Elle sort.)

LE CHAPELAIN, puis LE COMTE.

le chapbpaiii , suivant la comtesse des yeux. Va, pauvre créature, et que Dieu te pardonne! Car tu dis vrai : tu fus toujours pieuse et bonne ; Et jamais cœur d'enfant peint en des yeux d'azur, Ne brilla d'un rayon plus céleste et plus pur!

le comte, entrant.

Messire...

LB CHAPELAIN

C'est le comte!

LE COMTE

Eh bien ( Pavez-vous vue ?

Que vous a-t-elle dit pendant cette entrevue? La pauvre Bérengère a-t-elle bien pleuré?

LB CHAPELAIN

Mieux que je ne croyais son cœur est préparé.

Sans doute que d'avance elle s'est résignée,

Car depuis quelque temps que par vous dédaignée. . .

LB COMTE

Dédaignée! oh! non pas! Messire, parlez mieux.

Si d'un fils qui portât le nom de mes aïeux

Son amour plus fécond m'eût donné l'espérance;

Si même, en son malheur, ce pauvre État de France

N'était si chancelant qu'il faille autour de lui

Tous les hommes de nom pour lui servir d'appui ;

Si bien que quand l'un d'eux sent son bras qui se lasse

Si son fils n'est pas là pour reprendre sa place,

Celui qui se retire, avec anxiété

Voit le trône soudain pencher de son côté;

Si ce n'était cela, j'aurais pu, sans me plaindre,

Voir mon nom s'effacer et ma race s'éteindre,

Plutôt que d'un seul mot l'affliger... Mais enfin,

Quand la France est si bas qu'elle touche â sa fin :

Quand, tombant sous les coups d'une triple anarchie,

Se roule dans son sang la vieille monarchie,

n faut bien, quand ses cris nous les demanderont,

Lui donner des enfants... car les nommes s'en vont;

Et comme si la mort trouvait dans son domaine

Le fer trop lent encor pour sa moisson humaine,

Voilà Salisbury qui vient, dans nos débats ,

Jeter l'artillerie au milieu des combats!

Où sera maintenant la force ou la vaillance ?

Qui portera l'épée ou lèvera la lance,

Si de loin les boulets couchent les bataillons,

Comme des épis mûrs, sur les bords dessillons?...

C'est que nous sommes nés en des temps peu prospères !.. .

Nos pères valaient moins que ne valaient leurs pères;

Mais ils étaient encor loyaux et belliqueux...

Voici que nous venons, et nous valons moins qu'eux :

Le tocsin haletant fait le tour de nos villes;

Ce n'est qu'assassinats et que guerres civiles;

Et lorsque, remettant son épée au fourreau,

Le soldat a fini, c'est le tour du bourreau...

Allons, l'heure est sonnée : ouvrez à tous la porte.

LB CHAPELAIN

A tous, monseigueur ?...

LB COMTE

Oui.

LB CHAPELAIN

Mais...

LB COMTE

Messire, il importe Que jusqu'auprès de nous, pendant le jugement, Tout homme, quel qu'il soit, puisse entrer librement; Car il faut que chacun, dans le droit qu'il s'adjuge, A son tour, comme Dieu, puisse juger le juge.

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