LES MAI! ARTS
Au meurtre!... au guet!
(Ils veulent se sauver; Orsini parait.)
BURIDAN
Hôtelier du diable, ferme ta porte, que pas un de ces truands ne sorte pour donner l'alarme : ils ont eu tort... — (Aux manants.) Vous avez eu tort...
TOUS
Oui, monseigneur, oui.
BURIBAH.
Tu le vois, nous leur pardonnons. Restez à vos tables; voici la notre... Fais apporter du vin par mon ami Landry.
ORSIHI.
11 est en course pour ce jeune seigneur; j'aurai Thonneur de vous servir moi-même.
BURIDAN
Comme tu voudras ; mais dépêche. — (Se retournant vers les manants.) Est-ce qu'il y en a un qui parle là-bas?
LES MAHAHTS.
Non, monseigneur.
PHILIPPE
Par mon~patron ! messire, vous venez de me tirer d'un mauvais pas , et je m'en souviendrai en pareille occasion si je vous y trouve.
BURIBAH.
Votre main.
PHILIPPE
De grand cœur.
BURIBAlf.
Tout est dit. — (Orsini apporte du vin dans des pots.) A votre santé!,.. Porte deux pots de celui-là à ces drôles, afin qu'ils boivent à la nôtre... bien. C'est la première fois, mon jeune soldat, que je vous^vois dans la vénérable taverne de maître Orsini ; êtes-vous nouveau venu dans la bonne ville de Paris?
PH1UPPB.
J'y suis arrivé il y a deux heures, justement pour voir passer le cortège de la reine Marguerite.
BURIBAH.
Reine, pas encore.
PHILIPPE
Reine après-demain ; c'est après-demain qu'arrive de Navarre pour succédera Philippe le Bel, son père, monseigneur le roi Louis X, et j'ai profité de son avènement au trône pour revenir de Flandre où j'étais en guerre.
BURIBAlf.
Et moi d'Italie où je me battais aussi. 11 parait que la même cause nous amène, mon maître?
Je cherche fortune.
BURIBAlf.
C'est comme moi ; et vos moyens de réussite ?
PHILIPPE
Mon frère est depuis six mois capitaine près de la reine Marguerite.-
BURIBAH.
Son nom?
PHILIPPE
Gaultier d'Aulnay.
BURIBAH.
Vous réussirez, mon cavalier, car la reine n'a rien à refuser à votre frère.
PHILIPPE
On le dit : et je viens de lui écrire pour mi annoncer mon arrivée et lui dire de me joindre ici.
BURIBAH.
Ici au milieu de cette foule?
PHILIPPE
Regardez.
BURIBAlf.
Ah ( tous nos gaillards sont disparus.
Continuons, puisqu'ils nous laissent libres. Et vous, puis-je vous demander votre nom?
BURIBAH.
Mon nom !... dites mes noms ; j'en ai deux : un de naissance qui est le mien et que je ne porte pas ;
LA TOUR DE NESLE
un de guerre qui n'est pas le mien et que je porte.
PHILIPPE
El lequel me direz- vous?
BUBIBAJV.
Mon nom de guerre, Buridan.
PHILIPPE
Buridan ; avez-vous quelqu'un en cour?
BUBIDAlf.
Personne.
Vos ressources?
BUBIBAlf.
Sont \k\ — (Il frappe son /Yont.) et \k\ — (// frappe son cœur. ) Dans la tête et le cœur.
PHILIPPE
Vous comptez sur votre bonne mine et sur l'amour ; vous avez raison, mon cavalier.
BURIDAN
Je compte sur autre chose encore ; je suis du même âge, du même pays que la reine... j'ai été page du duc Robert II, son père, lequel est mort
assassiné la reine et moi n'avions pas, à nous
deux, l'âge que chacun de nous a seul maintenant.
PHILIPPE
Quel est votre âge?
BUBIDAW.
Trente-cinq ans.
PHILIPPE
Eh bien!
BUBIDAlf.
Eh bien ! il y a depuis cette époque un secret entre Marguerite de Bourgogne et moi... un secret qui me tuera, jeune homme, ou qui fera ma fortune.
Philippe, lui présentant ton gobelet pour trinquer.
Bonne chance !
Dieu tous le rende, mon soldat.
PHILIPPE
Mais cela ne commence pas mal. /
BUBIDAlf.
Ah!
PHILIPPE
Oui, aujourd'hui, comme je revenais de voir passer le cortège de la reine, je me suis aperçu que j'étais suivi par une femme. J'ai ralenti mon pas et
elle a doublé le sien; le temps de retourner un
sablier, elle était près de moi : « Mon jeune seigneur, m Vt-elle dit, une dame qui aime l'épée vous trouve bonne mine; êtes-vous aussi brave que joli garçon? êtes-vous aussi confiant que brave? — S'il ne faut à votre dame, ai-je répondu, qu'un cœur qui passe sans battre à travers un danger pour arriver à un amour... je suis son homme, pourvu toutefois qu'elle soit jeune et jolie } sinon qu'elle se re-
commande 4 sainte Catherine et qu'elle entre dans un couvent. — Elle est jeune et elle est belle. — Cest bien. — Elle vous attend ce soir. — Où? — Trouvez-vous à l'heure du couvre-feu, au coin de la rue Froid-Mantel, un homme s'approchera de vous, et dira : Votre main? Vous lui montrerez cette bague et vous le suivrez. Adieu, mon soldat,
plaisir et courage » Alors elle m'a mis au doigt
cet anneau, et a disparu.
Vous irez à ce rendez-vous?
PHILIPPE
Par mon saint patron ( je n'ai garde d'y manquer.
BUBIDAlf.
Mon cher ami, je vous en félicite. •• Il y a quatre jours de plus que vous que je suis à Paris, et excepté Landry , qui est une vieille connaissance de guerre, je n'ai pas rencontré un visage sur lequel je puisse appliquer un nom... Sang-Dieu !... je ne suis cependant d'âge ni de mine à n'avoir plus d'aventures.