SCÈNE VI
NÀPOliON, puis CÀULAINCOURT, GOUR-
GAUD , UN SECRÉTAIRE , Vif HUISSIER.
napoléon , seul, prenant un médaillon.
Ah! mon fils, mon enfant!... —pour toi— tout pour toi... — Oui, —-je puis tout subir, tout supporter. — Ces hommes que j'ai tirés à moi, — que j'ai dorés sur toutes les coutures! — - Il n'y a que mes soldats qui me soient restés fidèles et dévoués. —Il faut que je les remercie. —(H appelle.) Monsieur le secrétaire...
lk secrétaire , entrant,
Sire?
NAPOLÉON
Écrivez : — L'empereur remercie l'armée pour l'attachement qu'elle lui témoigne ; — parce qu'elle reconnaît que la France est en lui, et non dans cet amas de pierres, de rues et de boue qu'on appelle la capitale. — Le sénat s'est permis de disposer du gouvernement français ; il a oublié qu'il doit à l'empereur le pouvoir dont il abuse maintenant.
— Si longtemps que la fortune lui est restée fidèle,
— le sénat l'a été. — Si l'empereur avait méprisé ces hommes comme on le lui a reproché alors, le monde reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui motivaient son mépris. — Il tenait sa dignité de la nation , la nation seule pouvait l'en
priver. Il a toujours — ( Au duc de licence. )
Qu'y a-t-il , Vicence , et pourquoi n'êtes- vous point parti?
CAULAINCOURT
J'ai rencontré un courrier au moment où j'allais monter en voiture , et il m'a remis cette nouvelle dépêche. — Lisez...
NAPOLÉON
Ah ! une formule d'abdication toute faite pour moi... et pour mon fils! — Abdiquer pour mon fils! — Jamais...
CAULAINCOURT
Sire , Louis XVIII a été proclamé roi.
NAPOLÉON
Que m'importe? n'avez-vous pas entendu tout à l'heure mes maréchaux médire que si l'on exigeait que j'abdiquasse pour mon fils , ils seraient prêts à marcher sur Paris? — Ah ! s'ils sont insensibles aux affronts qu'on fait à leur empereur, — ils vengeront du moins leur vieux camarade. —Duc, appelez-les. Dans six heures nous serons devant Paris.
CAULAINCOURT
11 n'y a personne dans l'antichambre.
NAPOLÉON
Dites à l'huissier de les appeler...
gaulaincourt , à un huissier.
Santini, appelez les maréchaux... — Comment!
ils n'y sont plus?
napoléon, $e retournant.
Que dit-il? — Cet homme se trompe... — Je demande mes maréchaux.
I L'HUISSIER 8ANTINI*
Sire, ils sont montés à cheval tout à l'heure, et sont partis l'un après l'autre.
NAPOLÉON
Pour aller où?
SANTINI
Us ont pris la route de Paris.
napoléon, après un silence.
Oh ! je suis donc bien mâchant !
CAULAINCOURT
Tous le voyez, sire ; eux aussi vous abandonnent.
NAPOLÉON
Que m'importe ! — Il me reste Raguse : Raguse et moi suffirons à notre armée, — et notre armée nous suffira, monsieur le duc...
oourgaud, entrant.
Sjfe, sire, toute la route de Fontainebleau est découverte. — Le duc de Raguse est passé à l'ennemi avec les dix mille hommes qu'il commandait.
NAPOLÉON
Et lui aussi! — L'ingrat Raguse! l'enfant que j'avais élevé sous ma tente; lui à qui je disais de veiller quand je dormais : — lui un trahisseur!... — Oh ! il sera plus malheureux que moi... — Laissez-moi seul, messieurs.
CAULAINCOURT
Sire...
NAPOLÉON
Laissez-moi seul, je vous eh prie.
GOURQAUD.
Sire, Fontainebleau est à découvert du côté de Paris ; — qu'ordonnez-vous, sire ?
NAPOLÉON
. Rien. — ( Ils sortent.) Ah ! c'est un infâme abandon... — Je le vois bien : — les alliés me craignent,
— autant comme général de mon fils que comme empereur de France... — Mon enfant! mon pauvre enfant! — lui pour qui j'amassais des couronnes!
— Et c'est moi qui le prive de la sienne ! — Tant que je vivrai ils trembleront ! — Oh ! quelle idée !
— Oui!... moi mort, mon fils est le légitime héritier de mon empire. — Du fond de mon tombeau je ne suis plus à craindre. Les souverains auraient honte de dépouiller l'orphelin... — Que je suis heureux d'avoir conservé le poison de Cabanis ! — C'est le même qu'il avait préparé pour Condorcet...
NAPOLÉON BONAPARTE
— ( // détache précipitamment de son cou un petit sachet qu'il ouvre et dont il verte te contenu dans un verre.) Ils diront que je n'ai pu eu le courage de supporter la vie... — que la mort est une faite...
— Que m'importe ce qu'ils diront! — N'aide pas ma raison en moi? — (Coupant 4e ses cheveux et les mettant dans un papier.) Pour mon flls... — Allons, allons; c'est un toast à sa fortune. — (Il boit. ) Adieu, mon fils ; — adieu, France.
{Il tombe assis la tète dans ses mains.) l'espion, de ta porte.
Que fait-il?
NAPOLÉON
Ah ! voilà le poison... — Eh bien ! Cabanis qui m'avait dit que ce poison était rapide comme la pensée... — Ah!... — Depuis quatre ans que je le porte sur moi, il sera affaibli ;... il n'a de force que pour me faire souffrir, — et pas assez pour me tuer... — Ah!
l'espion, entrant.
Plus de doute, l'empereur est empoisonné... — Sire...
NAPOLÉON
Silence !
l'espion.
Au secours ! au secours ! — l'empereur se meurt.
— Roustan ! Roustan! — Ah ! le misérable ! — lui aussi l'a abandonné... — Constant! — Personne (
— ( // sonne. ) Ah ! si le sang était du contre-poison!... — Au secours! au secours!
NAPOLÉON
Il n'en est pas besoin. — Le poison est comme les boulets : — la mort ne veut pas de moi... caulaincouet, entrant.
Qu'ya-t-il?
l'espion.
Ah ! monsieur le duc, où est le médecin Ivan?..
CADLAinCOClT.
Il part à l'instant même à cheval. .. — Mais qu'a donc l'empereur?
l'espion.
II s'est...
napoléon, à V espion.
Silence, — sur ta tète! — (À Caulaimourt.) Rien, monsieur le duc... une indisposition.... (A part.) Dieu ne le veut pas!
caclaincoqet.
Que Votre Majesté est pâle ! . . .
NAPOLÉON
Monsieur le duc , quelle est la résidence qu'on m'accorde si j'abdique?...
CA0LA1NCOUBT.
Corfou, la Corse ou l'Ile d'Elbe...
NAPOLÉON
Je choisis l'Ile d'Elbe. — Me permet-on d'à ner quelqu'un de ma maison ou de mon armée?
CAULAINCOUET.
Quatre cents grenadiers, et les personnes de votre maison que vous désignerez. — Si Votre Majesté se décide, Bertrand, Drouot et Cambronne demandent la faveur de vous suivre.
NAPOLÉON
Eux ne m'ont jamais rien demandé aux jours de
ma fortune — La postérité récompensera les
courtisans du malheur. — (Il s'approche lentement de la table et écrit.) « Les puissances alliées ayant » proclamé que l'empereur Napoléon est le seul » obstacle au rétablissement de la paix en Europe, » l'empereur Napoléon , fidèle à son serment , dé- » clare qu'il renonce pour lui et ses entants aux » trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun » sacrifice, même celui de la vie, qu'il ne toit prêt » à faire aux intérêts de la France*
n £« 6 ocrtf 1814. »
Êtes-vous content, monsieur le duc ?
CAULAINCOUET.
Je n'ai plus qu'une grâce à vous demander.
NAPOLÉON
LaqueHe?
CAULAINCOUET.
Que Votre Majesté me permette de l'accompagner à l'Ile d'Elbe.
NAPOLÉON
Vous, Caulincourt? — cela ne se peut pas.
CAULAINCOUET.
Sire...
NAPOLÉON
Retournez à Paris, votre présence y est attendue avec impatience. —(A un huissier. ) Allez dire au général Petit de mettre ses soldats sous les armes dans la grande cour... — Je veux dire adieu à mes braves pour la dernière fois.— Adieu, Caulaincourt; la France me regrettera! et tous ceux qui auront pris part à ma ruine seront un jour maudits par elle. — Adieu, Caulaincourt, adieu.
caulaincouet , lui baisant èa main.
Adieu, sire...
(Il eort par le fbnd. Napoléon prend son chapeau
sur ta tabte, reste un instant pensif et sort par
la gauche. — Le théâtre ohansje. )