‹ Œuvres, vol. 2Chapitre 626 sur 999 · ACTE II, SCÈNE VII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VII

occupé de cette attristante idée, que les existences humaines août tirées en sens divers, par des fils si opposés, que souvent le hasard nous jette en face d'une personne, nous y laisse juste le temps de nous la faire connaître, puis nous entraîne à l'autre extrémité des lieux qu'elle habite, sans espoir de la revoir jamais, et pour regretter toujours de ravoir vue.

LA COMTESSE

Est-ce que vous apparteniez à l'ancienne cour?

Pourquoi cela, madame?...

LA COMTI8S1.

Parce que vous êtes d'une galanterie qui sent sou faubourg St.-Germain ... Oh !

ALFRED

Vous avez deviné juste, madame ; je me nomme le baron d'Alvimar ; je jouissais, près de l'ancienne famille royale, d'un certain crédit, et je devais à des services rendus, nue croix, une pension et un titre.

LA COXTISêl.

Et la chute des Bourbons vous a fait perdre tout cela?

ALFEED.

Je n'en sais rien..., mais je vous avoue que j'en ai peur...

LA COMTESSE

Vous êtes-vous exilé depuis la révolution seulement?...

ALFRED

Non, madame; quelque temps avant qu'elle n'arrivât, j'avais prévu la catastrophe. J'avais vainement voulu faire comprendre à nos hommes d'État, que la route où l'on s'engageait n'était point la voie populaire, et que même pour les hommes de génie le chemin du despotisme est semé d'abîmes politiques. Je revins si souvent sur ce sujet, qu'un jour on me donna à entendre que ma franchise déplaisait au château. Ces demi -confidences sont faciles à comprendre. Je quittai donc Paris, déplorant en mon âme l'aveuglement de ceux à qui je devais tout... Ma prédiction n'a point tardé à se réaliser, et j'ai entendu d'ici le bruit de leur trône écrasé, et le grand cri de joie et de liberté qu'a jeté le peuple.

LA COMTESSE

Eh bien! monsieur, maintenant que tout va se reformer sur de nouvelles bases, qui vous empêcherait de vous rattacher franchement à la nouvelle dynastie? L'ancien gouvernement, par son ingratitude, vous a dégagé de votre reconnais* sance; les hommes qui étaient en disgrâce hier, sont aujourd'hui les hommes en faveur; et, en supposant que vous ayez besoin d'une réconciliation

avec la cause de la liberté, il me sera facile de vous en ouvrir toutes les voies.

ALFEEB.

Oh! madame...

la comtesse, lui tendant la main.

Quelque chose que je fasse pour vous, voyons, ne resterai-je pas votre éternelle obligée?

ALFRED

Mille grâces de cette offre, madame ; mais je ne puis l'accepter. Je tremblerais, isolé comme je le suis, n'ayant aucun motif de famille pour me rattacher au nouveau gouvernement , qu'on ne vit, dans ma conduite, un calcul, et non une conviction politique.

Mariez-vous alors : on a dans ce cas une famille qui s'occupe de soi : on ne sollicite plus , on accepte... voilà tout.

ALFRED

J'y ai bien songé, madame; mais quelle probabilité, dans la position où je me trouve, sans autre fortune que ce qu'on était convenu d'appeler, avant la révolution, mes talents diplomatiques, qu'une famille puissante veuille replanter dans la terre de la faveur un pauvre arbre déraciné par l'ouragan politique.

LA COMTESSE

Je crois que vous jugez mal le monde ou vousmême... (Riant.)— Voulez-vous que je vous cherche une femme... Et si vous n'êtes pas trop difficile...

a&feed.

Oh ! de votre main, madame, je m'engage à la prendre les yeux fermés. (Emaminant attentivement la physionomie de la comtesse.)— Mademoiselle Angêle ne retourne pas avec vous à Paris ?

LA COMTESSE

Non, sa santé réclame de grands soins ; les bals, les soirées, les nuits de danse et de veille la tueraient!...

ALFRED

Mais... vous, madame, qui tout à l'heure me donniez le conseil de prendre une femme, ne songez-vous pas à lui choisir un mari?

Angèle !... mais c'est un enfant...

ALFRED

Elle a seize ans! et vous devez vous être mariée plus jeune encore...

LA COMTESSE

Cest vrai ; mais écoutez, vous m'avez fait votre confession, je vais vous faire la mienne. La manière dont nous avons fait connaissance, votre dé" vouement pour moi, ma reconnaissance pour vous, ont établi entre nous deux , ce me semble, dans

ANGÈLE

l'espace d'une heure , cette —je ne sais trop comment dire, notre langue est pauvre en synonymes,

— cette intimité, cette confiance, veux-je dire, qui n'est habituellement le résultat que d'une plus longue liaison. Je vais donc vous raconter mes projets, comme je le ferais à un vieil ami. Je date de l'empire, telle que vous me voyez, et si votre galanterie vous en faisait douter, ma franchise pourrait vous en convaincre ; c'était une des vertus de l'époque. Je fus mariée au général Gaston, pendant le court intervalle qui sépara les deux chutes de l'empire. Napoléon était un dieu militaire, vous le savez : mon mari dont il était l'idole, au moment de son retour de l'Ile d'Elbe, se rattacha non-seulement à sa fortune, mais alla au-devant d'elle. Le général fut tué à Waterloo. Sa mort me condamna à la retraite. Bientôt je donnai le jour à un enfant qui jamais ne vit son père.... Cet enfant, c'est Ange le. J'eus seize ans le jour de sa naissance. A peine si j'avais effleuré les enivrements du monde; les soins que je donnai à ma fille ne m'en firent connaître que les douceurs maternelles. La disgrâce dans laquelle se trouvait le nom de mon mari ne m'en laissait guère espérer d'autres. Ha fortune même étaità peine suffisante pour moi et mon enfant. Ma tante Angélique, à titre de marraine, voulut se charger de ma fille, la sépara de moi , l'emmena dans une terre qui lui appartenait, si bien que nous changeâmes presque de rôles, et qu'elle devint la mère d'Angèle et moi sa tante... C'est ainsi que, pendant quinze ans, je restai dans mon isolement de veuve... Tout à coup, voilà qu'aujourd'hui ma fortune prend un caractère nouveau. La lettre que j'ai reçue du ministre fait preuve que je vais jouir de quelque crédit. Impuissante pour moi-même,

— car quelle faveur peut solliciter une femme? — je puis beaucoup pour un homme que je présenterais. Cette influence me met à même de doubler sa fortune, s'il en a une, ou de lui créer une position, s'il n'en a pas. Et à moins qu'on ne me dise, monsieur, que je suis trop vieille et pas assez jolie, pour songer à un second mariage , j'avoue que j'aurai l'amour-propre de ne pas le croire impossible.

ALFB1D.

Oh ! madame...

LA COMTESSE

Vous êtes trop galant pour n'être pas de mon avis..., je le savais bien.

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