DON JUAN, INÈS
inès, pâle et posant son flambeau sur la table. Sommes-nous ici pour parler de lui?
DON JUAN
Vous avez raison, sur mon âme !... et vous êtes une noble Espagnole, et vous êtes belle, et je vous aime ! Vous avez raison, la vie est si étrangement courte, qu'il faut mettre à profit ses heures, ses minutes, ses secondes... Vous avez raison, nous ne sommes point ici pour nous occuper du passé, mais pour jouir du présent... — (S'assejrant et tendant son verre à Inès qui verse.) A nos amours, Inès !
INÈS
A nos amours, don Juan !
don juàif, le verre à la main.
C'est une chose sainte que l'amour quand deux cœurs nés l'un pour l'autre fleurissent ensemble comme deux boutons sur une même tige... mais c'est chose rare que ces amours juvéniles et transparentes, et nul ne peut dire en voyant sourire une femme que cet amour est exempt de perfidie... — (Regardant son verre.) C'est une bonne chose que le vin!... mais dans le meilleur, la main d'un ennemi peut traîtreusement verser du poison. — ( Avec nonchalance. ) — Don Juan , me disait don Sandoval eu expirant, ne buvez jamais le vin versé
par une maîtresse qui ne vous aime plus, ou qui ne vous aime pas encore, si celte maltresse ne goûte pas le vin la première. — C'était un homme d'un grand sens que Sandoval , qu'en dites-vous , ma* dame ? — ( Inès sans répondre boit le vin empoisonné, don Juan la suit des yeux, puis quand elle a fini, il appelle. ) Gomès ! — ( Gomès entre, portant une bouteille; don Juan, lui montrant le vin versé par Inès.) Quel est ce vin?
GOMÈS
Du montilla.
DON JUAN
Et celui que tu apportes dans cette bouteille.
GOMÈS
Du val-de-penas.
don JUAN, posant sur la table le vefre empoisonné et en prenant un autre.
Verse du val-de-penas, je le préfère. — ( Garnis verse. ) Merci ! — ( Gomès sort. ) Allons! — (// va pour choquer son verre contre celui d'Inès, qui laisse tomber le sien. ) Eh bien I qu'y a-t-il , mon amour?
(Il boit.)
inès , se soutenant au dossier d'un fauteuil.
Rien!
don jcan , se levant.
Rien , n'est-ce pas? si ce n'est que dona Inès a pris, jusqu'à cette heure, don Juan de Marana pour un écolier de Salamanque ou un étudiant de Murviedro, et qu'elle s'est dit à elle-même : j'aurai bon marché de cet homme : je vais lui faire tuer d'abord mon amant qui m'a trahie , puis ensuite je m'empoisonnerai avec lui... Il y a du reste grandeur et courage dans cette résolution... Mais je suis jeune , riche , noble : j'aime la vie et je ne veux pas mourir, moi... — (Jetant son manteau sur ses épaules. ) Avez -vous des commissions pour ce monde, madame?
INÈS
Oui, dites à ma sœur, qui est une Sainte fille du couvent de Notre-Damc-du-Rosaire, qu'elle ait à prier pour l'âme d'une pécheresse.
DON JUAN
La chose sera faite en conscience ! J'étais embarrassé de trouver un prétexte pour entrer dans une de ces saintes maisons, et vous me le donnez... — ( // achève son verre. ) Merci ! dona Inès , merci !
(Il sort.)
inès, allant tomber près de la madone.
Sainte mère de Dieu, ayez pitié de moi I {La toile tombe.)
DON JUAN DE MÀfUNA.
INTERMÈDE