ACTE IV, SCÈNE VI
pour les uns et si terribles pour les autres? A peine ai-je eu les yeux fermés, qu'il m'a semblé que les murs de ma cellule s'ouvraient! Ob! le monde! le monde! pourquoi me poursuit-il quand je le fuis? mon père, le froissement du bal, les chants du festin, les rires de l'orgie, tout cela bruissait autour de moi ; j'avais beau fermer les yeux, boucher mes oreilles, je voyais, j'entendais ; je voyais une femme qui passait devant moi en faisant flotter au-dessus de ma tête son écbarpe encore embaumée du parfum de ses cheveux ; le bout de cette écharpe touchait mon front, et mon front brûlait! puis une seconde passait à son tour, prenait le bouquet, qui s'était à moitié fané sur son sein ; elle l'effeuillait sur ma poitrine, et ma poitrine brûlait; enfin, une troisième passait encore avec une guitare et elle se courbait vers moi, et il me semblait que les cordes qu'elle faisait vibrer sous ses doigts étaient les fibres les plus intimes de mon cœur ; elle chantait des paroles de plaisir, d'amour et de volupté , comme jamais je n'en ai entendu sortir d'aucune bouche humaine ; je respirais une atmosphère de flammes; j'étais étendu sur des charbons ardents. Je sautai à bas de mon lit ; je me précipitai dans ce cimetière, le ciel s'ouvrait, des éclairs sillonnaient la nuit comme l'épée flamboyante de l'Archange ; oh ! du moins, le bouleversement de mon être était en harmonie avec celui des éléments ; pâle , échevelé, ruisselant de sueur et d'eau, je me crus un instant le génie de la tempête, et je mêlai l'orage de mon cœur à l'orage de la nature. Oh! voyez! voyez! tous les deux ont été terribles; et autour de moi, au dedans de moi, tout n'est que ruine !...
DOH SAfICIBZ.
Ce sont les nuits d'orages qui font les jours tranquilles; voyez, mon fils, comme le soleil est brillant, comme le jour qui a commencé si sombre va finir pur ! Il en est ainsi de la vie ; les orages du cœur ressemblent à ceux de la nature ; et les uns et les autres se calment au souffle de Dieu!
don juan, s'asseyant.
Que Dieu souffle sur mon front, s'il ne veut pas qu'il se brise à l'angle de quelque tombe.
DOH SANCHEZ.
Je prierai le Seigneur de ramener le calme dans votre cœur , comme il Ta ramené dans la nature. Je prierai le Seigneur de poser le sceau de sa grâce sur votre front brûlant.
DOH JUAN.
Oh ! laissez là votre main, mon père, elle rafraîchit mon front; elle y ramène le calme; elle y fait naître des idées grandes et nouvelles !
DOH SAJICHBI.
Le germe de toutes ces idées natt avec nous, seu-
lement le monde les étouffe, et la retraite les développe. Dans la solitude , Dieu parle au cœur de l'homme; dans le silence, l'homme parle au cœur de Dieu. Pour les organisations vulgaires, pour les esprits bornés, le clottre est une prison, mais pour les intelligences supérieures, c'est une sainte école où l'on apprend Dieu ! Ici, rien ne viendra distraire ta pensée de cette étude sublime; tes yeux finiront par voir dans l'ombre, les oreilles par entendre dans le silence, et l'univers se révélera à toi depuis la plante jusqu'à l'homme , depuis l'homme jusqu'à Dieu! Alors tu verras que chaque degré de celte échelle immense qui conduit de la terre au ciel est rempli; qu'il y a autant d'êtres au-dessus de toi qu'il y en a au-dessous ; et que chacun de ces êtres, excepté l'homme , dit gloire à Dieu dans l'éternité. Pendant ces nuits paisibles , où le vent murmure, où la terre exhale, où les fleurs embaument, où les étoiles brillent, tu comprendras que ce souffle , ces vapeurs, ces parfums, ces lumières, sont les voix différentes des éléments divers, et que toutes ces voix réunies forment un immense concert de reconnaissance, des choses créées envers le créateur. Tu parleras avec la nature comme avec une amie, et elle te révélera les secrets de la vie et de la mort ; tu comprendras que ton corps , emprunté à des éléments périssables, doit périr comme ces éléments, et, momentanément tiré d'eux, retourner un jour à eux, tandis que l'âme qui l'animait, puisée à une source immortelle , doit remonter à cette source. Alors , vienne la mort, frère, et tu ne verras plus en elle la faux qui tue le corps , mais les ailes qui enlèvent l'âme.
DON JUAN
Ce que tu dis là est une grande et consolante révélation , merci.
DOH SANCKI.
Crois, espère et prie; c'est avec ces trois mots qu'on ouvre les portes du ciel.
(// sort.)