SCÈNE X
DON JUAN seul, puis MARTHE.
DON JUAN
C'est bien, mon maître ; je ne sais si c'est à moi que s'applique le divin proverbe..: mais ce dont je puis répondre , c'est que le fer qui me passera au travers du cœur ne le sentira pas trembler... — (Marthe entre avec une longue robe blanche et une couronne de roses blanches sur la tète. ) Ah ! vous voilà, Marthe, ange sauveur de ma vie... venez à moi... Pourquoi m'avez-vous abandonné au milieu des magies, des spectres et des prestiges qui m'environnent? et pourquoi vous-même venezvous me retrouver avec cette robe et cette couronne?
MARTHE
C'est la couronne de l'innocence; don Juan, n'en soyez pas jaloux ; c'est la robe du cercueil , ne me l'enviez pas!
DON JUAN
Vous deviez vous préparer pour le lit nuptial et non pour la tombe; il ne s'agit pas de funérailles,
mais de noces. Des larmes , soit ; mais des larmes de bonheur, d'ivresse et de félicité !
MARTHE
Eh bien! don Juan, je puis encore verser de pareilles larmes, et cela dépend de vous.
Que voulez- vous? que demandez- vous? mon cœur, mon amour, ma vie !
MARTHE
Votre repentir...
DON JUAN
Mon repentir ! je l'ai offert à Dieu , et il l'a repoussé. Moi, me repentir!... et de quoi? d'avoir été heureux et de l'être encore? me repentir de vous avoir aimée et de m'étre fait aimer de vous? Oh ! non, pour me repentir il faudrait que je n'eusse pas devant les yeux Marthe, ma toute chérie!... que je ne visse pas s'ouvrir devant moi l'avenir enchanté de son amour; il faudrait qu'en étendant les bras, je te sentisse m'échapper, comme les fantômes de ma fièvre ou de ma folie, que j'ai déjà oubliés, ou plutôt que je n'ai jamais vus.
MARTHE
Tu as oublié ces fantômes? oh! malheur à toi! car ces fantômes sont ceux de tes victimes ! Don Juan, si perdu que tu sois, je n'aurais pas cru que tu pouvais oublier Carolina, dom Mortes, Vittoria, Sandoval, Térésina , Inès ma sœur, et don Josès ton frère.
DON JUAN
Marthe ! ! qui t'a dit ces secrets de sang ?
MARTHE
Les morts savent tout, don Juan.
DON JUAN
Les morts!
Oui, regarde-moi : mes yeux sont ouverts, c'est vrai ; mais la flamme de la vie y est éteinte ; mon cœur est toujours dans ma poitrine, mais il a cessé de battre. Mes mains peuvent encore se joindre et te supplier, mais elles sont froides et glacées comme le marbre. Pouvais-tu t'y tromper, don Juan, et prendre pendant tout un jour la mort pour la vie !
DON JUAN
Oh ! mais cela ne se peut pas, et tu voudrais me faire croire à un prodige pour m'échapper encore, comme tu l'as déjà fait. Oh ! Marthe ! Marthe, tu ne m'aimes pas,. tu ne m'as jamais aimé.
MARTHE
Je ne t'ai jamais aimé, don Juan ! je ne t'ai jamais aimé ! oh ! mais j'étais un ange du Seigneur , et , par amour , j'ai perdu mon auréole pour toi ; je suis devenue une femme, je suis descendue du ciel sur la terre, et par amour j'ai perdu la raison pour toi; je pouvais être une sainte et reconquérir le
DON JUAN DE MARANA
ciel, et par amour j'ai perdu le ciel pour toi. Et et j n'est pas tout : au moment de ma mort, pour te revoir encore, pour te revoir une fois, pour te revoir un jour, j'ai donné mille ans de mon éternité. Sois heureux, don Juan ! je suis tombée de si haut et je suis arrivée si bas, que l'œil humain ne peut pas mesurer ma chute; sois fier, car tu as dit un jour que tu voulais effacer la renommée de don Juan Tenorio ; sois fier, don Juan de Marana, car tu as fait plus que lui ! lui n'avait séduit que des femmes, et toi tu as perdu un ange. .
BON JUAN
Un ange! oui, j'aurais dû m'en douter, à la voix, à ton visage, à ton parfum du ciel. Oui, tu es un ange, et tu es lasse de la terre, n'est-ce pas? et tu regrettes tes splendeurs divines, et tu te crois morte parce que tu vis de notre vie à nous? Eh bien ! Marthe, je te rendrai le ciel que tu as perdu, je suis déjà plus qu'un homme, puisqu'un ange m'a aimé. Marthe ! ... un mot de toi, et je serai l'égal d'un dieu.
HA1THI.
Malheureux! tu parles de félicités célestes, et i peine s'il te reste quelques instants pour échapper aux flammes infernales !
•on juan.
Quelques instants de bonheur divin valent mieux qu'une éternité de félicités humaines.