ACTE II, SCÈNE IV
Pardon, miss, mais je me tairai à l'instant, ou
vous me permettrez de tout dire à l'heure où
vous sortirez de cette chambre pour rentrer dans le monde, cette conversation sera oubliée, ▲n if a, baissant son voile.
Parlez, monsieur.
UAlf.
11 se peut cependant que vous ayez le bonheur de rencontrer un homme riche, délicat, généreux... que tous aimiez et qui tous aime... qui ne tous donne pas, qui partage... Alors le premier danger est évité... la première humiliation n'existe plus... mais je tous l'ai dit , tous êtes belle... Vous ne connaissez pas nos journalistes d'Angleterre, miss... Il en est qui ont compris leur mission du côté honorable, qui sont partisans de tout ce qui est noble... défenseurs de tout ce qui est beau... admirateurs de tout ce qui est grand. Ceux-là , c'est la gloire de la presse... ce sont les anges du jugement de la nation... Mais il en est d'autres, miss, que l'impuissance de produire a jetés dans la critique... Ceux-là sont jaloux de tout, ils flétrissent ce qui est noble... ils ternissent ce qui est beau... ils abaissent ce qui est grand ! Un de ces hommes, pour Totre malheur, tous trouvera belle, peut-être... le lendemain il attaquera votre talent... le surlendemain votre honneur... Alors, dans votre innocence du mal, tous voudrez savoir quelle cause le pousse... naïve et pure, tous irez chez lui comme tous êtes Tenue chez moi... Vous lui demanderez le motif de sa haine et ce que vous pouvez faire pour qu'elle cesse. Alors il tous dira que tous tous êtes trompée à ses intentions, que Totre talent lui plaît , qu'il ne vous hait pas, qu'il tous aime au contraire... Vous tous lèverez comme vous venez de le faire, et il dira : Rasseyez- vous , miss... ou demain...
AlflfA.
Horreur!...
KlAJf.
Et supposons que tous ayez échappé à ces deux épreuves... une troisième vous attend... Vos rivales... car au théâtre on n'a pas d'amies... on n'a pas d'émulés... on n'a que des rivales... vos rivales feront ce que Cimmer et d'autres que je ne veux pas nommer ont fait contre moi. Chaque coterie étendra ses mille bras pour tous empêcher de monter un degré de plus , ouvrira ses mille bouches pour vous cracher la raillerie au visage; fera entendre ses mille voix pour dire du bien d'elle et du mal de tous.... Elles emploieront pour tous perdre des moyens que tous mépriserez,., et elles tous perdront avec ces moyens... elles achèteront la louange et l'injure à un prix qui ne leur coûte rien
i à elles , et que tous ne voudrez pas payer, tous...
; Le public insoucieux , ignorant , crédule , qui ne sait pas comment se fabriquent hideusement ces réputations et ces mensonges... les prendra pour des talents ou des vérités, à force de les entendre vanter ou redire. Enfin, un beau jour, tous tous apercevrez que la bassesse, Tignorance et la médiocrité sont tout avec l'intrigue; que l'étude, le talent, le génie ne serrent à rien sans l'intrigue. .. Vous ne voudrez pas croire ; vous douterez encore quelque temps... Puis enfin , des larmes plein les yeux , du dégoût plein le cœur, du désespoir plein Pâme, tous en Tiendrez à maudire le jour , l'heure , la minute où cette fatale idée tous a prise de poursuivre une gloire qui coûte si cher et qui rapporte si peu... Maintenant, levez votre voile, miss, ï'en ai fini avec les choses honteuses.
AlflfA.
Kean ! Kean ! il faut que vous ayez bien souffert!... Comment avez-vous fait?
KEAlf.
Oui, j'ai bien souffert! mais moins encore que ne doit souffrir une femme... car je suis un homme, moi... et je puis me défendre... Mon talent appartient à la critique, c'est vrai... Elle le foule sous ses pieds, elle le déchire avec ses griffes... elle le mord avec ses dents... c'est son droit, et elle en a usé.... Mais quand un de ces aristarques d'estaminet s'avise de regarder dans ma vie privée, oh ! alors, la scène change. C'est moi qui menace, et c'est lui qui tremble. Mais cela arrive rarement... on voit trop souvent Hamlet faire des armes... pour que l'on cherche querelle à Kean.
AlflfA.
Mais toutes ces douleurs ne sont-elles pas rachetées par ce seul mot que tous pouvez vous dire ?... Je suis roi !
KEAlf.
Oui , je suis roi, c'est vrai.... trois fois par semaine à peu près, roi avec un sceptre de bois doré, des diamants de strass et une couronne de carton ; j'ai un royaume de trente-cinq pieds carrés, et une royautéqu'un bon petitcoup de sifflet fait évanouir. Oh ! oui, oui, je suis un roi bien respecté, bien puissant, et surtout bien heureux, allez !
AlflfA.
Ainsi, lorsque tout le monde vous applaudit, vous envie, vous admire...
KEAN
Eh bien ! parfois , je blasphème , je maudis, je jalouse le sort du portefaix , courbé sous son fardeau... du laboureur sur sa charrue, et du marin couché sur le pont du vaisseau.
AlflfA.
Et si une femme, jeune, riche, et qui tous aimât,
KEAN
venait vous dire : Kean, ma fortune, mon amour, sont à vous... sortez de cet enfer qui vous brûle... de cette existence qui vous dévore..... quittes le théâtre...
XXAK.
Moi! moi! quitter le théâtre... moi! Oh! vous ne savez donc pas ce que c'est que cette robe de Nessus qu'on ne peut arracher de dessus ses épaules qu'en déchirant sa propre chair : moi , quitter le théâtre, renoncer à ses émotions, à ses éblouis* sements, à ses douleurs! moi, céder la place à Kemble et à Macready, pour qu'on m'oublie au bout d'un an, au bout de six mois, peut-être ! Mais rappelez-vous donc que l'acteur ne laisse rien après lui , qu'il ne vit que pendant sa vie, que sa mémoire s'en va avec la génération a laquelle il appartient, et qu'il tombe du jour dans la nuit... du trône dans le néant... Non! non! lorsqu'on a mis le pied une fois dans cette fatale carrière, il faut la parcourir jusqu'au bout..., épuiser ses joies et ses douleurs, vider sa coupe et son calice, boire son miel et sa lie.. . 11 faut finir comme on a commencé, mourir comme on a vécu.... mourir comme est mort Molière , au bruit des applaudissements, des sifflets et des bravos!... Mais lorsqu'il est encore temps de ne pas prendre cette route, lorsqu'on n'a pas franchi la barrière... il n'y faut pas entrer.... croyez-moi, miss, sur mon honneur! croyez-moi.
ANNA
Vos conseils sont des ordres, monsieur Kean..., mais que faut-il que je fasse?'
KXAH.
Où vous êtes -vous retirée en quittant hier la maison de votre tuteur?
ANNA
Chez une tante.... bonne.. .. excellente, et qui m'aime comme sa fille...