XX AU
Mais vous-même, miss, dites -moi, qui vous amène dans un lieu si peu digne?
ANNA
Votre lettre.
XX AN
Ma lettre? je n'ai pas eu l'honneur de vous écrire.
ANNA
Tous ne m'avez pas écrit, monsieur, que ma liberté était compromise , qu'il fallait que je quittasse la maison de ma tante, parce qu'on devait?... Oh ! mais j'ai votre lettre sur moi. Tenez, tenez, la voilà.
KXAN.
Il y a quelque infamie cachée sous tout ceci. Quoiqu'on ait essayé d'imiter mon écriture, ce n'est pas la mienne.
ANNA
N'importe ; lisez-la , monsieur , elle vous expliquera ma présence ici, ma joie en vous revoyant. Lisez, lisez, je vous prie.
KXAN, lisant.
« Miss, on vous a vue entrer chez moi ; on vous n a vue sortir; on nous a suivis : votre retraite est » découverte ; on sollicite, pour vous en arracher, » un ordre que l'on obtiendra. H n'y a qu'un >» moyen d'échapper à vos persécuteurs : rendez- » vous ce soir sur le port ; demandez la taverne du » Trou du Charbon. Un homme masqué viendra » vous y prendre ; suivez-le avee confiance, il vous » conduira dans un lieu où vous serez à l'abri de » toute recherche, et où vous me retrouverez. Ne » craignez rien, miss, et accordez-moi toute votre » confiance, car j'ai pour vous autant de respect » que d'amour. Emion* Kxan. On veille sur mot
2 ALEX. BCVAS.
» comme sur vous; voilà pourquoi je ne vais pas » moi-même vous supplier de prendre cette réso- » lution, qui seule peut vous sauver. »
ANNA
Voici l'explication de ma conduite , monsieur Kean; je n'ai pas besoin de vous en donner d'autre. J'ai cru que cette lettre était de vous ; je me suis fiée à vous; je suis venue à vous.
KXAN.
miss ! miss , combien je remercie le hasard , ou plutôt la, Providence qui m'a conduit ici! Écoutez , miss , il y a dans toute cette chose un mystère d'infamie que je vais approfondir, je vous jure, et dont l'auteur se repentira. Mais au point où nous en sommes , et pour me soutenir dans la lutte que je vais engager, il faut que vous me disiez tout , miss ; il faut que vous n'ayez plus de secrets pour moi; il faut que je vous connaisse comme une sœur; car je vais vous défendre, j'en jure Dieu , comme si vous étiez de ma plus proche et de ma plus chère famille.
ANNA
Oh ! avec vous , près de vous , je ne crains rien.
KXAN.
Et cependant vous tremble*, miss.
ANNA
Oh ! monsieur Kean , est-H bien généreux à vous de m'interroger , lorsqu'à vous surtout je ne puis tout dire?
KXAN.
Et que peut avoir à cacher un jeune cœur comme le vôtre, miss? parlez-moi comme vous parleriez à votre meilleur ami , à votre frère.
ANNA
Mais comment oserai-je ensuite lever les yeux sur vous?
KEAN
Ecoutez-moi , car je vais aller au-devant de vos paroles... Je vais lever un coin du voile sous lequel vous cachez votre secret... Habitués, comme noua le sommes , nous autres comédien?, à reproduire tous les sentiments humains , notre étude continuelle doit être d'aller les chercher au plus profond de la pensée... Eh bien ! j'ai cru lire dans la vôtre... pardon, miss, si je me trompe.. • que votre haine pour lord Mewill... vient d'un sentiment tout opposé pour un autre.
ANNA
Oui, oui... et vous ne vous êtes pas trompé... mais ce n'est point ma faute, j'ai été entraînée par une fatalité bizarre, à laquelle aucune femme n'aurait pu résister... Oh! pourquoi ne nt'a-t-on pas laissée mourir?
KEAN
KBAlt.
Mourir... vous si jeune.... si belle! et pourquoi vouliez-vous mourir?
ANNA
Ce n'était point moi qui voulais quitter la vie, c'était Dieu qui semblait m'avoir condamnée. Une mélancolie profonde , un dégoût amer de l'existence, s'étaient emparés de moi... mon corps manquait de force, ma poitrine d'air , mes yeux de lumière, j'éprouvais l'impossibilité de vivre, et je sentais que j'étais entraînée vers la mort, sans secousse, sans douleurs, sans crainte même, car je n'éprouvais nulle envie de vivre... je ne désirais rien... je n'espérais rien... je n'aimais rien. Mon tuteur avait consulté les médecins les plus habiles de Londres , et tous avaient dit que le mal était sans remède, que j'étais attaquée de cette maladie de nos climats contre laquelle toute science échoue. Un seul d'entre eux demanda si , parmi les distractions de ma jeunesse, le spectacle m'avait été accordé. Mon tuteur répondit qu'élevée dans un pensionnat sévère, cet amusement m'avait toujours été interdit... Alors il le lui indiqua comme un dernier espoir... Mon tuteur en fixa l'essai au jour même ; il fit retenir une loge , et m'annonça après le dîner que nous passions notre soirée à Drury- Lane ; j'entendis à peine ce qu'il me disait. Je pris son bras lorsqu'il me le demanda , je montai en voiture... et je me laissai conduire comme d'habitude, chargeant en quelque sorte les personnes qui m'accompagnaient de sentir, de penser, de vivre pour moi... J'entrai dans la salle... Mon premier
sentiment fut presque douloureux toutes ces
lumières m'éblouirent, cette atmosphère chaude et embaumée m'étouffa... tout mon sang reflua vers mon cœur et je fus près de défaillir... mais en ce moment je sentis un peu de fraîcheur , on venait de lever le rideau. Je me tournai instinctivement, cherchant de l'air à respirer... c'est alors que j'entendis une voix... oh!... qui vibra jusqu'au fond de mon cœur... tout mon être tressaillit... Cette voix disait des vers mélodieux comme jamais je n'en avais entendu... des paroles d'amour comme je n'aurais jamais cru que des lèvres humaines pussent en prononcer... Mon âme tout entière passa dans mes yeux et dans mes oreilles... je restai muette et immobile comme la statue de l'étonnement, je regardai... l'on jouait Roméo.
KEAN
Et qui jouait Roméo ?