‹ Œuvres, vol. 2Chapitre 898 sur 999 · MEAN · texte numérisé non relu

MEAN

Oui... mais des affaires de la plus haute importance...

LEPRDIGE.

Bah! entre amis.. « est-ce qu'on se gène!

KEAN

Je vous arrête à ce mot, monseigneur.... Entre amis.

LE PEINCE.

Crois-tu donc qu'il te compromette?

KEAN

Non, certes... mais je voudrais savoir si Votre Altesse laisse tomber ce mot du bout de ses lèvres... ou du fond du cœur?

LE PRINCE

Eh! qu'ai -je donc fait pour avoir mérité que monsieur Kean me pose la question d'une manière si nette et si précise? ma bourse n'est-elle pas toujours à son service? mon palais ne lui est-il pas ouvert à toute heure? et chaque jour le peuple et les grands ne le voient-ils pas traverser les rues de Londres dans ma voiture et à mes côtés?

KEAN

Oui, toutes ces choses, je le sais, sont des preuves d'amitié pour le monde, et certes chacun croit que je n'ai qu'à demander à Votre Altesse , pour obtenir d'elle tout ce qu'il me plaira de désirer.

LE PRINCE

Ah! chacun croit cela?...

KEAn.

Excepté moi, cependant, monseigneur... excepté moi, qui ne me trompe point à ces marques extérieures... suffisantes pour ma vanité... mais qui, toutes flatteuses qu'elles sont, laissent pourtant un doute au fond de mon cœur.

LE PRINCE

Et lequel, s'il vous plaît?

KEAN

Le voici, monseigneur : c'est que si j'avais à demander à Votre Altesse, non plus une de ces faveurs qui s'accordent de prince à sujet, mais un de ces sacrifices qui se font d'égal à égal, peut-être la bienveillance du protecteur n'irait-elle point jusqu'au dévouement de l'ami.

LE PRINCE

Fais-en l'épreuve.

Si je disais à Votre Altesse... nous autres artistes, monseigneur... nous avons des amours bizarres, et qui ne ressemblent en rien à ceux des autres hommes ; car ils ne franchissent pas la rampe : eh bien ! ces amours n'en sont pas moins passionnés et jaloux. Parfois, il arrive qu'entre les femmes qui assistent habituellement à nos représentations, nous en choisissons une dont nous faisons l'ange inspirateur de notre génie ; tout ce que nos rôles contiennent de tendre et de passionné, c'est à elle que nous l'adressons.... Les deux mille spectateurs qui sont dans la salle disparaissent à nos yeux qui ne voient plus qu'elle; les applaudissements de tout ce public nous

KEAN

sont indifférents, car ce Moi ses applaudissements seuls qne bous ambitionnons... C'est son âme que notre voix Ta chercher parmi tontes ces âmes... Ce n'est plus ponr la réputation, pour la gloire, pour l'avenir que nous jouons : c'est pour un soupir... pour un regard... pour une larme d'elle.

li piinci, Ebbiea!

Kl AN.

Eh bien, monseigneur , si celte femme daigne s'apercevoir de cette puissance qu'elle exerce sur nous ; si, prenant pitié de cette distance qui nous sépare d'elle en réalité, elle nous permet de la franchir en rêve ; si le bonheur que nous en ressentons, tout vain et tout frivole qu'il est, est cependant un bonheur!.... Si enfin cet amour imaginaire a ses jalousies comme un amour matériel, l'homme qui les cause ne doit-il pas prendre en pitié les malheureux qui les éprouve?

LB PIINCI.

C'est-à-dire que je suis ton rival, n'est-ce pas ?

Kl AN.

Ce mot suppose l'égalité, monseigneur, et vous savez que je suis placé trop loin de vous...

LI PIINCI.

Hypocrite!... et que puis-je faire pour la plus grande tranquillité de votre amour, monsieur Kean?

ki au.

Monseigneur, vous êtes jeune. . . vous êtes beau. . .

vous êtes prince il n'y a pas une femme en

Angleterre qui puisse résister à toutes ces séductions ; vous avez, pour vos distractions, vos caprices ou vos amours, Londres et ses provinces... vous avez l'Ecosse et l'Irlande, les trois royaumes enfin.

Eh bien ( faites la cour à toutes les femmes

excepté.. •

le piinci.

Excepté à Elena, n'est-ce pas?

Vous l'avez deviné, monseigneur !

li minci.

Ah!... c'est la belle comtesse de. Kœfeld... la dame de nos secrètes pensées... Je m'en sais douté, vaurien... quand je t'ai vu venir chez elle, pour te disculper... Ta es sou amant...

Non, monseigneur je n'ai pour elle, je vous

l'ai dît, que eet amour artistique auquel les plus

grands acteurs ont du leurs plus beaux succès

mais cet amour, j'en ai fait ma vie, voyez-voui, plus que ma vie!... ma gloire, plus que ma gloire;., mou bonheur.

li piinci.

Mais, si je me retire, un autre prendra ma place.

Kl AN.

Eh ! que m'importe tout autre, monseigneur? il n'y a que vous que je craigne... car, ée tout autre je puis me venger... tandis que de vous, monts*

gneur....

li piinci.

Tu es son amant...

KKAN.

Non, Votre Altesse.... mais, par exemple, lorsqu'elle est au spectacle, et que de la scène où je

suis enchaîné, je vous vois entrer dans sa loge

oh ! alors, vous ne pouvez comprendre tout ce qui se passe dans mon âme, je ne vois plus, je n'entends plus... tout mon sang se porte à ma tête, et il me semble que je vais perdre la raison.

LI PB1NCI.

Tu es son amant.

Kl AN.

Non, je vous jure. ... mais si voua avec lu moindre amitié pour moi... et que vous ne veuillez pas m'entralner i quelque scandale dont je me repentirais... du fond de mon cœur... n'allez plus dans

J sa loge, je vous en conjure Tenes, rien qu'en

parlant de cela, je m'oublie. Voilà que Ton va commencer, je ne ania pas prêt.

LI MINCI.

Je te laisse.

KIAR.

Vous me promettez...

LI riINCI.

Avoue que tu es son amant...

KIAN

Mais je ne puis avouer ce qui n'est pas.

LI PRINCI.

Adieu, Kean...

KIAN

Monseigneur.. .

li rimei.

Je vais t'applaudir.

KIAN

Dans votre loge?...

LI PIINCI.

Pas de demi-confidences , monsieur Kean, ou je ne fais qu'une demi-promesse.

KiAN, s'inclinant.

Je ne puis vous dire que ce qui est agissez

comme bon vous semblera, monseigneur.

Li FiiNci, sortant.

Merci de la permission, monsieur Keau.

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