‹ ŒuvresChapitre 31 sur 66 · CCCXXXVII · texte numérisé non relu

CCCXXXVII

An camp de Porcelaine , à Meiisen , le i*' mai

De l'art de César et du vôtre J'étais trop amoureux dans ma jeune saison; Biais je vois au flambeau qu'allume ma raison Que j'ai mal réussi dans l'un comme dans l'autre. Depuis ce vrai héros qui force à l'admirer, Parmi ceux que l'histoire eut soin de consacrer, Il n'en est presque aucun, exceptez-en Turenne«

Condé, Gustave-Adolphe, Eugène,

Que l'on ose lui comparer.

Sur le Parnasse , après Virgile,

Je vois passer dix<«ept cents ans

Où le génie humain stérile S'efforce vainement d'atteindre & ses talent.

Et si le Tasse a su nous plaire

Par certains détails de ses chants.

Sa €Bd)le mal ourdie altère

La beauté de ses traits briUans, Le seul fils d'Apollon , le seul digne adversaire Qu'au cygne de Mantoue on ait droit d'opposer, Vous l'avez deviné, je me le persuade :

Cest l'auteur que la Henriade

Mérita d'immortaliser.

Pour moi je me renferme en mes justes limites ; Et loin de me flatter d'atteindre en mon chemin Les talens du poète, et du héros romain,

Je~ borne mes faibles mérites An devoir d'être juste, au plaisir d'être humain.

Vous me demandez des vers ; c'est comme si FOcëan demandait de leau à un ruisseau. Voici donc une Ode aux Germains j une Épître à d^^lembert, une autre Épître sur le commencement de cette campagne, et un conte. Tout cela a été bon pour m*amuser ; mais , je ne cesse de le répéter, cela nest bon que pour cela. Il faut

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^46 CORRESPONOAWCÉ

faire des vers comme vous, Racine ou Boileau, pour qu'ils aillent à la postérité^ et ce qui n'est pas digne d'elle ne doit point être public.

Vous badinez au sujet de la paix ; s'il s'agit de badiner, TOUS saurez que depuis que j'ai lu l'Arioste j'ai pris monseigneur de Mayence en aversion; et, depuis l'aventure de Lisbonne , 1 egUse ne saurait trop payer les horreurs qu'elle protège ni le scandale qu'elle donne. Quoi que pense M. de Choiseul , il faudra pourtant qu'avec Je temps il prête l'oreille, et très fort même, à ce que j'ai imaginé. Je ne m'explique pas, mais on verra en moins de deux mois... toute la scène se changer en Europe ; et vous-même vous conviendrez que je n'étais pas au bout de mes ressources, et que j'ai eu raison de refuser à votre duc mon parc de ClèVes.

Of sus, monsieur le comte de Tourney, vous savez que dans le paradis les premiers sujets de nos premiers pères furent des bêtes; vous connaissez l'attachement que tant de personnes ont pour les animaux , chiens , singes, chats ou perroquets; et j'espère que vous conviendrez encore que si toutes les sacrées et clémentes majestés qui gouvernent devaient renoncer au nombre de leurs très humbles sujets qui n'ont pas le sens commun , leur cour s'éclaircirait la première , et leurs esclaves disparaîtraient. A quoi les réduiriezrvous .»* avec quoi feraient-ils la guerre? qui cultiverait les champs.^ qui travaillerait, etc. etc. ? Le paradis d'Éden n'est donc, selon moi, qu'une allégorie qui ne signifie autre chose que, pour deux honunes d'esprit dans une société, il s'en trouve mille que frère Lourdis a fabriqués.

Pour votre duc, monsieur le comte, vous le louez mal à mon sen« , en m'assurant qu'il ^t des vers conune moi. Je ne suis pas a^sez dépourvu de goût pour ne pas

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AVEC LE ROI DE mUfiSB^— « 1760. a47

sentir que les miens ne valent pas grandchose. Vous le loueriez mieux si vous pouviez, me persuader ( ce qui est diffidle) que ledit duc ne soit endiablé des Autrichiens ; et je soutiens en outre que ni Socrate ni le juste Aristide n auraient jamais consenti qu on démembrât le moins du monde la république grecque ; en quoi j'imite leur façon de penser.

C'est à préseat que je dois déployer toutes les voiles de la politique et de l'art militaire. Ces filous qui me font la guerre m'ont donné des exemples que j'imiterai au pied de la lettre. Il n'y aura point de congrès àJBreda^ et je ne poserai les arme& qu'après avoir fait encore trois campagnes. Ces polissons verront qu'ils ont abusé de mes bonnes dispositions , et nous ne signerons la paix que le roi d'Angleterre à Paris, et moi à Vienne.

Mandez c^tte nouvelle à votre petit duc ; il en pourra faire une gentille épigramme* Et vous, monsieur le comte , vous payerez des vingtièmes jusqu'à extinction de vos finances.

On m'a mis en colère; j'ai rassemblé toutes mes forces , et tous ces drôles qui fesaient les impertinens apprendront à qui ils se sont joués.

Le comte de Saint-Germain est un comte pour rire <. Pour votre duc, il ne sera pas long-temps ministre; songez qu'il a duré deux printemps. Gela est exorbitant en France , et presque sans exemple. Smis ce règne-ci les ministres n'ont pas poussé des racines dans leurs places.

Je vous ai envoyé mon Charles XII : je n'en ai fait tirer que douze exemplaires que j'ai donnés à mes amis.

' C'était un avenCoiier qui se donnait poor immortel ; il avait assisté Jésas-Christ aa Calvaire , et s'était trouvé an concile de Trente ; il vivait moitié aax dépens des dnpes qui le croyaient nn adepte , moitié anx dépens des ministres qni l'employaient comme espion. \^£d. de K.)

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248 CORHESPONDANGE

n ne m'en est rcfsté aucun. C'est encorede ce genre d ou- ▼rages qui sont bons dans de petites sociétés, mais qui ne sont pas faits pour le pubHc. Je suis un dilettarOe en tout genre; je puis dire mon sentiment sur les grands maîtres, je peux vous juger, et avoir mon opinion du mérite de Virgile ; mais je ne suis pas fait pour le dire en public, parce que je n'ai pas atteint à U perfection de lart. Que je me trompe ou non, ma société indulgente relèvera mes bévues et me pardonnera : il n'en est pas de même du public; il faut être plus circonspect en écrivant poui" lui que pour ses amis. Mes ouvrages sont comme ces propos de table où l'on pense tout haut, où Ton parle sans se gêner, et où l'on ne se formalise point d'être contredit.

Lorsque j'ai quelques momens de reste, la démangeaison d'écrire me prend; je ne me refuse pas ce léger plaisir; cela m'amuse, me dissipe, et me rend ensuite plus disposé au travail dont je suis chargé.

Pour vous parler à présent raison , vous devez croire que je n'étais point aussi pressé de la paix qu'on se l'est imaginé en France, et qu'on ne devait point me parler d'un ton d'arbitre. On s'en mordra les doigts à coup sûr; et pour moi, ou pour mieux dire pour les intérêts de l'état que je gouverne, il n'y perdra rien.

Adieu ; vivez en paix : que mes vers vous causent un profond sommeil et vous donnent dçs rêves agréables. Si au moins vous vouliez m'en marquer les fautes grossières , encore serait-ce quelque chose. Les corrections ne me coûtent rien à présent.

Je vous recommande, monsieur le comte, à la protection de U très sainte immaculée Vierge, et à celle d« monsieur «on fils 1. p. Fédéric.

N. B. Tous ceux qui étudient le protocole du céré-

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monial pourront prendre copie de la fin de cette lettre, et en augmenter 1er style de la chancellerie par ce tpur noayeau. Si vous voulez le conununiquer au saint père , peut-être lui ferez-vous plaisir, et la chancellerie des bref» pourra s'en servir.

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