CHAPITRE XXVI
Elle appuya son sein , plus insensible que le marbre, sur deux tables de pierre placées devant elle. Dans ce sviii sotnineillail le Juge impartial, strict observateur de la justice, distribuant les châtiments et les ri^compenses; devant ses yeux était ouvert le compie de toutes nos dettes, le registre où sont inscrits le bien et le mal, la vie el la mort. Jamais le cœur d'un mortel n*a été assez pur pour ne pas trembler de mille terreurs à la lecture de ce compte.
G. Flbtcheb.
— Nous avons agi inconsidérément, Serpent , — oui, Judith, nous avons agi inconsidérément, en ôtant la vie à une créature, sans autre motif que la vanité, s écria Deerslayer taudis que le Ddaware soulevait par ses ailes Toiseau énorme, dont les yexa mourants étaient fixés sur ses ennemis avec ce regard que l'être sans défense jette toujours sur ses persécuteurs. — Il aurait mieux convenu à deux enfants de satisfaire ainsi leur caprice qu a deux guerriers marchant sur le sentier de guerre, quoique pour la première fois. Eh bien , pour m'en punir, je vous quitterai sur-le-champ, et quand je serai seul avec ces barbares Mingos, il est plus que probable que j'aurai occasion de me rappeler que la vie est douce, même pour les animaux des bois et les oiseaui^ de Tair. Tenez, Judith, voici Killdeer, reprenez-le, et gardez-le pour quelque main qui en soit plus digne. >. )
— Je n'en connais aucune qui en, soit plus digne que la vôtre, Deerslayer, répondit Judith avec vivacité. — Cette carabine ne peut appartenir qu'à vous.
— S'il ne s'agissait que d'adresse, Judith, vous pourriez avoir raison; mais il faut savoir quand on doit se servir d'une arme à feu, aussi bien que comment il faut s'en servir. 11 paraît que je n'ai pas encore suffisamment appris le premier point; ainsi, gardez cette carabine jusqu'à ce que je sois plus instruit. La vue d'une créature dans les angoisses de la mort, quoique ce ne soit qu'un oiseau, inspire des pensées salutaires à un homme qui ne sait pas dans combien peu de temps son heure peut arriver, et qui est presque sûr qu'elle arrivera avant que le soleil se couche. Je donnerais toute la gloriole de mon triomphe, toute la vanité de mon coup
LE TUEUR DE DAIMS
d^œil j i>oar que ce pauvre aigle fût sur soa nid avec ses petits, louant le Seigneur, — en" tant que nous pouyons le savoir, — de lui avoir accordé force et santé.
Ceux qui l'écoutaieut furent étrangement surpris de ce repentir soudain, causé par un fait si commun, qu'on ne s'arrête guère à en peser les conséquences pour les êtres sans défense qui en sont les victimes, et à songer à leurs souffrances. Le Delaware comprit ce que son ami disait, quoiqu'il ne comprit guère le sentiment qui le faisait parler, et pour couper la difficulté il prit un couteau et isépara là tète de Toiseau de son corps.
— Quelle chose est le pouvoir! continua le jeune chasseur; et quelle chose c est de le posséder, sans savoir comment on doit s'en servir! Il n est pas étonnant, Judith , que les grands manquent si souvent à leurs devoirs, quand les plus petits trouvent si difficile de faire ce qui est bien, et de ne pas faire ce qui est mal. Et voyez comme un acte d'injustice en entraîne d'autres à sa suite. Sans l'expiration de mon congé, qiii me force à retourner chez les Mingos, je trouverais le nid de cette créature, quand je devrais rôder quinze jours dans les bois, — quoique le nid d'un aigle ne soit pçis bien difficile à trouver pour ceux qui connaissent bien la nature de cet oiseau , — oui, j'y rôderais quinze jours, plutôt que de ne pas le trouver afin de mettre fin aux souffrances de ses petits.
— Je suis charmée de vous entendre parler ainsi, dit Hetty, et Dieu se souviendra moins du tort que vous avez eu, que du chagrin que vous en montrez. Pendant que vous tiriez, je pensais qu'il était cruel de t^er ainsi d'innocents oiseaux, et j'avais dessein de vous le dire; mais , je ne sais comment cela s'est fait , j'étais si curieuse de voir si vous pourriez atteindre un aigle à une si grande hauteur, que cela m'a rendue muette jusqu'à ce qu'il fût trop tard pour parler.
— C'est cela, ma bonne Hetty, c'est justement cela. Nous voyons tous nos fautes et nos bévues quand il est trop tard pour y remédier. Quoi qu'il en soit, je suis charmé que vous n'ayez point parlé, car je ne crois pas qu'un mot ou deux m'eussent arrêté en ce moment, de sorte que mon péché reste ce qu'il est en lui-même, et n'est point aggravé par la circonstance d'avoir refusé d'écouter un bon avis. Eh bien! les reproches de la conscience sont difficiles à supporter en tout temps, mais il y a des moments où la difficulté au^ente.
' En se livrant à des sentiments si naturels à l'homme, et si bien d'accord avec ses principes de droiture, Deerslayer ne se doutait
guère qu'il était dans les intentions de cette Providence impénétrable qui couvre tous les événements de son manteaa avec une uniformité si mystérieuse, que cette faute, qu'il était disposé à se reprocher si sévèrement, devint le moyen de déterminer son propre destin dans ce monde. Il serait prématuré de dire ici de quelle manière, et dans quel instant Tinfluence de cette intervention devait se faire sentir, mais on le verra dans le cours des chapitres suivants. Le jeune chasseur quitta Farche d'un air chagrin , et alla s'asseoir en silence sur la plate-forme. Le soleil était déjà parvenu à une certaine hauteur, et cette circonstance, jointe aux idées qui Toccupaient, le porta à se préparer à partir. Dès que le Delaware s'aperçut du dessein de son ami, il alla apprêter la pirogue, et Hist s'occupa des petits arrangements qu'elle crut pouvoir lui être agréables. Tout cela se lit sans aucune ostentation, mais Deerslayer s'en aperçut et sut en apprécier le motif. Lorsque tout fut prêt, ils vinrent rejoindre les deux sœurs, qui n'avaient pas quitté l'endroit où le jeune chasseur s'était assis.
— Il faut que les meilleurs amis se séparent , dit celui-ci quand il les vit tous groupés autour de lui. — L'amitié ne peut rien changer aux voies de la Providence, et quels que puissent être nos regrets, il faut que nous nous quittions. J'ai souvent pensé qu'il y a des moments où nos paroles font sur l'esprit une impression plus qu'ordinaire, et où l'on se rappelle plus longtemps un avis qu'on a reçu , et c'est quand il est probable que c'est le dernier qui sortira de la bouche qui le donne. Personne ne sait ce qui peut arriver dans le monde; il n'est donc pas mal à propos, quand des amis se quittent et qu'il peut arriver que la séparation soit longue , de se dire quelques mots par forme de souvenir: si vous vouiez tous, à l'exception d'un seul , passer sur l'arche , je vous parierai tour à tour, et, ce qui est encore plus, j'écouterai ce que vous aurez à me dire ; car c'est un pauvre donneur d'avis que celui qui ne veut pas en recevoir.
Dès qu'il eut exprimé ses désirs, les deux Indiens se retirèrent, laissant les deux sœurs à côté de lui ; un regard de Deerslayer engagea Judith à s'expliquer.
— Vous pouvez donner vos ai^is à Hetty en vous rendant à terre, dit -elle précipitamment; mon intention est qu'elle vous y accompagne.
— Gela est-il sage , Judith ? Il est vrai qu'en général la faiblesse d'esprit est une grande protection parmi les Peaux-Bouges; mais quand les Indiens sont courroucés et altérés de vengeance, on ne
ou LE TUEUR DE DAIMS. 4l3 saurait dire ce qui peut arriver. D'ailleurs d'ailleurs
— D'ailleurs? — Que voulez -vous dire, Deerslayer? demanda Judith, dont la voix et les manières avaient une douceur qui allait presque jusqu'à la tendresse, quoiqu'elle fit les plus grands efforts pour maîtriser son émotion et ses craintes.
— D'ailleurs il peut se passer des choses dont il vaut mieux que les yeux d'une jeune fille comme Hetty ne soient pas témoins, quoiqu'elle soit douée de si peu de raison et de mémoire. Ainsi vous feriez mieux de me laisser partir seul, et de la retenir ici.
— Ne craignez rien pour moi, Deerslayer, dit Hetty ,• je suis faible d'esprit, et l'on dit que c'est une sauvegarde pour pouvoir aller partout; si ce n'en est pas une, j'en trouverai une autre dans la Bible que je porte toujours avecmoi.— C'est étonnant, Judith, combien les hommes de toute espèce, trappeurs et chasseurs, rouges et blancs, Mingos et Delawares, ont de crainte et de respect pour la Bible.
— Je suis convaincu que vous n'avez réellement rien à craindre, Hetty, dit Judith, et c'est pourquoi j'insiste pour que vous alliez au camp des Hurons avec notre ami. Gela ne peut nuire à personne , pas même à vous, et votre présence peut être fort utile à Deerslayer.
— Ce n'est pas le moment de disputer, Judith; il en sera donc ce qu'il vous plaira. — Allez vous préparer, Hetty, et attendez-moi sur la pirogue, car j'ai quelques mots à dire à votre sœur avant de partir, et il est inutile que vous les entendiez.
Judith et son compagnon gardèrent le silence jusqu'à ce que Hetty les eût laissés seuls. Alors Deerslayer reprit la parole comme s'il eût été interrompu par l'incident le plus ordinaire, et sans aucun signe extérieur d'émotion.
— Des paroles prononcées à l'instant d'une séparation, et qui peuvent être les dernières qu'on entendra sortir de la bouche d'un ami, ne s'oublient pas facilement, comme je vous l'ai déjà dit; ainsi, Judith, je vous parlerai comme un frère, vu que je ne suis pas assez vieux pour pouvoir dire comme un père. D'abord, je veux vous mettre en garde contre vos ennemis. Vous en avez deux qui ne vous perdent pas de vue , et qui, pour ainsi dire, vous marchent sur les talons. Le premier est une beauté peu commune, ce qui est pour quelques jeunes filles un ennemi aussi dangereux que tout une peuplade de Mingos ; et ce qui exige beaucoup de vigilance , non pour se soustraire à l'admiration et aux éloges, mais pour s'en méfier et pour en déjouer l'astuce. Pour cela il ne faut que se souvenir que la beauté fond comme la neige, et qu'une fois partie elle ne revient plus. Les saisons s'en vont et reviennent. Si nous avons
DEERSLAYER
rhiver avec ses frimas et ses tempêtes , et le printemps avec ses arbres sans feuilles et ses gelées blanches, nous avons aussi Tête avec son beau soleil et son firmament glorieux , et Tautomne avec ses fruits et le manteau splendide dônl cette saison couvre les forêts, et dont on ne trouverait pas l'égal dans toutes les boutiques des villes de l'Amérique. Tout sur la terre danse en rond , la bonté de Dieu nous ramenant ce qui est agréable quand nous avons eu assez de ce qui ne Test pas. Mais il n en est pas de même de la beauté : Dieu la prête quelque temps à la jeunesse pour en user, non pour en abuser; et comme je n ai jamais vu une jeune fille que la Providence ait traitée à cet égard avec autant de libéralité que vous, Judith, je vous donne cet avis, comme si c'étaient mes dernièresparoles. Méfiez-vous de cet ennemi, car la beauté est notre amie ou notre ennemie, suivant que nous usons de ce don.
n était si agréable à Judith d'entendre parler de ses charmes en termes si peu équivoques , qu'elle aurait pardonné bien des choses à qui que ce fût qui en aurait fait un tel éloge. Mais en ce moment, et par suite d'un sentiment plus excusable , il aurait été difficile à Deerslayer de l'offenser sérieusement; et elle l'écouta avec une patience qu'elle eût été indignée qu'on supposât qu'elle pût avoir seulement huit jours auparavant.
— Je vous comprends, Deerslayer, répondit-elle avec une dou* ceur et une humilité qui surprit un peu le jeune chasseur, et j'espère être en état de profiter de vos avis. Mais vous ne m'avez encore parlé que d'un des ennemis que j'ai à craindre : quel est l'autre?
— L'autre cède le terrain à votre bon sens et à votre jugement, Judith, et je vois qu'il n'est pas aussi dangereux que je le supposais. Quoi qu'il en soit, puisque j'ai entamé ce sujet, autant vaut aller franchement jusqu'au bout. — Votre premier ennemi, Judith, c'est, comme je viens de vous le dire, votre beauté extraordinaire; le second, c'est la circonstance que vous ne savez que trop bien vousmême que vous possédez cet avantage. Si le premier est à craindre, le second ne le rend que plus dangereux, en ce qui concerne la paix d'esprit; de sorte que...
Nous ne pouvons dire jusqu'où auraient été ses commentaires sur ce texte, s'il ne se fût interrompu en voyant Judith fondre en larmes et s'abandonner à un accès de sensibilité d'autant plus violent qu'il lui avait été difficile de le réprimer jusque alors. Ses sanglots lui coupaient la respiration à un tel point, que Deerslayer en fut presque effrayé; et du moment qu'il s'aperçut que ses discours avaient produit beaucoup plus d'effet qu'il ne s'y attendait , il se repentit
ou LE TUEUR DE DAIMS,
d'avoir été si loin. Des signes de contrition apaisent ordinairement les honunes les plus austères, maisle caractère de Deerslajer n'avait pas besoin de preuves aussi fortes pour sentir des regrets aussi vifs que ceux que la jeune fille éprouvait elle-même. Il se leva coiûme si une vipère l'avait mordu, et le» accents d'une mère qui cherche à consoler sa fille sont à peine plus doux que le ton avec lequel il exprima ses regrets d'avoir été trop loin.
— J'avais de bonnes intentions, Judith, lui dit-il, mais je n'avais pas dessein d'émouvoir à un tel point votre sensibilité; mes avis ont été trop loin, oui, je le vois, et je vous en demande pardon. L'amitié est une chose bien étrange! Elle nous reproche, tantôt de ne pas avoir fait assez , et tantôt d'avoir trop fait. Je reconnais que je m'étais exagéré vos dangers; mais comme je prends à vous un intérêt aussi vif que véritable, je me réjouis de l'avoir fait, car cela me prouve que vous valez encore beaucoup mieux que ma vanité et mes idées ne m'avaient porté à le supposer!
Judith s'était couvert le visage des deux mains; elle les laissa tomber, et ses yeux ne versaient plus de larmes. Sa physionomie avait en ce momènt quelque chose de si attrayant, et un sourire la rendait si radieuse, que le jeune chasseur la regarda un instant avec une extase qui le rendit muet.
— N'en dites pas davantage, Deerslayer, s'écria-t-elle à la bâte ; je ne puis supporter de vous entendre vous àdi^ésser ainsi des reproches à vous-même. Je n'en reconnais que mieux ma faiblesse, depuis que je vois que vous l'avez découverte. La leçon que vous m'avez donnée, quelque amère qu'elle m'ait paru un instant, ne sera pas oubliée. Nous n'en parlerons pas plus longtemps, car je ne me sens pas assez de courage, et je ne voudrais pas que le Delàware, Hist, ou même Hetty, s'aperçussent de ma faiblesse. — Adieu, Deerslayer : que Dieu vous protège comme votre cœur franc et honnête le mérite, et j'aime à croire qu'il le fera.
Judith avait repris la supériorité qui appartenait naturellement à son éducation, à ses sentiments élevés et à ses avantages personnels, au point de pouvoir conserver l'ascendant qu'elle avait obtenu à la fin de cette conversation interrompue d'une manière aussi singulière qu'elle avait été amenée. Le jeune chasseur ne chercha point à la renouer, et la laissa agir à sa guise. Quand elle serra une de ses mains dures entre les deux siennes, il ne fit aucune résistance, et reçut cette espèce d'hommage avec le même sang-froid et le même calme qu'un souverain aurait reçu un semblable tribut d'un de ses^ sujets, ou une maîtresse de son amant. Le sentiment qu'elle éprou-
DEERSLÂTER
vait avait animé la physionomie de la jeune fille, et sa beauté n'avait jamais paru plus resplendissante que lorsqu'elle jeta un dernier regard sur le jeune chasseur, regard qui exprimait l'inquiétude, l'intérêt et la plus douce pitié. Presque au même instant elle entra dans la maison et elle ne reparut plus. On l'entendit pourtant parler à Hist par la fenêtre pour l'avertir que leur ami l'attendait.
— Vous connaissez assez la nature et les usages des Peaux-Bouges, Wah-ta!-Wah, pour savoir dans quelle situation mon congé m'a placé, dit Deerslayer en delaware, dès que la jeune Indienne, avec Tair de patience et de soumission de toutes ses semblables, se fut approchée de lui; vous comprendrez donc aisément qu'il est trèsprobable que je vous parle pour la dernière fois. J'ai peu de chose à vous dire, mais ce peu vient de ce que j'ai vécu longtemps dans votre tribu, et de ce que j'en ai observé avec soin tous les usages. La vie d'une femme est dure dans tous les pays, mais je dois dire, sans avoir de préjugé en faveur de ma couleur, qu'elle est plus dure parmi les Peaux-Bouges que parmi les Faces-Pàles. C'est un point dont les chrétiens peuvent être orgueilleux, si l'orgueil convient à un chrétien, en quelque situation que ce soit, ce dont je suis trèsenclin à douter. Quoi qu'il en soit, toutes les femmes ont leurs épreuves. Les blanches ont les leurs en ce que je pourrais appeler la voie naturelle, les rouges la subissent par une sorte d'inoculation. Portez convenablement votre fardeau, et si vous le trouvez un peu lourd, songez qu'il est encore plus pesant pour la plupart des Indiennes. Je connais bien le Grand-Serpent, — je puis dire que je le connais... cordialement; — il ne sera jamais le tyran d'une fenmie qu'il aime; mais il s'attendra à être traité en chef, et en chef mohican. Il y aura quelques jours nuageux dans votre wigwam; il s'en trouve chez toutes les nations, n'importe leur couleur; mais, en ayant soin de tenir ouvertes les fenêtres du cœur, les rayons du soleil pourront toujours y entrer. Vous sortez vous-même d'une bonne souche, ainsi que Chingachgook, et il n'est pas vraisemblable qu'aucun de vous l'oublie, et fasse quelque chose qui puisse déshonorer ses pères. Cependant l'amour est une plante délicate, et qui ne peut vivre longtemps quand elle est arrosée de larmes. Que le sol de votre bonheur en mariage ne soit donc humecté que par la rosée de la tendresse.
• — Mon frère à face pâle est fort sage. Wah conservera dans sa mémoire tout ce que sa sagesse vient de lui dire.
—C'est parler en femme judicieuse, Wah-ta!-Wah. Ecouter avec attention de bons conseils et les suivre avec résolution, c'est la plus
ou LE TUEUB DE DAIMS.
grande protection d'une femme.— Et à présent, priez le Serpent de Tenir me parler un moment, et emportez avec vous mes désirs et mes prières pour votre bonheur. Quoi qu'il puisse m' arriver, je penserai à vous et à votre mari futur jusqu'à la fio, et mes souhaits seront pour que vous soyez heureux l'un et l'autre en ce monde et dans celui qui vient après, qu'il soit conforme aux idées des Indiens ou à la doctrine des chrétiens.
Hist ne versa pas une larme en le quittant; elle était soutenue par la ferme résolution d'une femme dont le parti était pris; mais les sentiments qui l'animaient faisaient étinceler ses yeux noirs, et ses jolis traits exprimaient une détermination qui faisait contraste avec leur douceur habituelle. Une minute s'était à peine écoulée quand le Delaware s'avança vers son ami avec le pas léger et silencieux d'un Indien.
— Approchez par ici. Serpent, — plus hors de la vue des femmes, dit Deerslayer; car j'ai plusieurs choses à vous dire qu'il ne faut pas qu'elles entendent, ni même qu'elles soupçonnent. Yous connaissez trop bien la nature d'un congé et le caractère des Mingos pour avoir aucun doute sur ce qui doit m'arriver quand je serai de retour dans leur camp» Quelques mots suffiront donc sur ces deux points. Mais en premier lieu, chef, je désire vous parler de Wahta !- Wah, et de la manière dont vous autres Peaux-Bouges vous traitez vos femmes. Je suppose qu'il est dans les dons de votre race que les femmes travaillent et que les hommes chassent. Mais il faut en tout de la modération. Quant à la chasse, je ne vois pas de bonne raison pour qu'il soit nécessaire d'y mettre des bornes; mais Wah sort de trop bonne souche pour s'éreinter à travailler comme une squaw ordinaire. Un homme ayant vos moyens et votre rang n'aura jamais besoin de blé, de pommes de terre, ni de rien de ce qui croit dans les champs. J'espère donc qu'une houe ne sera jamais placée dans les mains de votre femme. Yous savez que je ne suis pas tout à fait un mendiant, et tout ce que je possède en armes et en munitions, en peaux et en calicot, je le donne à Wah-ta!-Wah, si je ne viens pas le réclamer à la fin de cette saison. Il me semble que cela devra la dispenser de tout travail dur, du moins d'ici à longtemps. Je suppose qu'il est inutile de vous recommander de l'aimer, puisque vous l'aimez déjà; et quand on aime véritablement, i\ est probable que l'on continuera. Néanmoins cela ne peut vous faire mal de m'entendre dire que les paroles de bonté ne tournent jamais sur le cœur, ce qui arrive aux paroles d'amertume. Je sais fort bien. Serpent, que vous êtes un homme moins porté à parler dans son
418 DEERSLAYER wigwam que devant le feu du oouseil ; mais nous pouYons tous aToir DOS moments d*oubli, et la pratique d*agir et de parler avec bonté est un moyen merveilleux pour maintenir la paix dans une hutte, comme à la chasse.
— Mes oreilles sont ouvertes, répondit gravement. le Delav^are; les paroles de mon frère j ont pénétré si avant, qu elles ne peuvent plus en sortir. Elles sont comme les anneaux d'une chaîne sans fin, et qui ne peuvent tomber. Que mon frère continue à pader : le chant du roitelet et la voix d*un ami ne fatiguent jamais.
— Oui, j*ai encore quelque diose à vous dire, chef; et si je vous parle de moi, vous m*excuserez, vu notre ancienne amitié. — Si les choses en viennent au pire , il ne restera guère de moi que des cendres avant la fin de la nuit prochaine. Je n'aurai donc pas be^ soin de sépulture, et ce ne serait qu'une vanité à laquelle je ne tiens pas. Cependant il ne serait peut-être pas mal de chercher dans les cendres du bûcher, et s'il s'y trouvait des restes de mes os ou quelques débris de mon corps, il serait plus déosnt de les ramasser et de les enterrer que de les laisser pour être rongés et dévorés par les loups. Tout cela ne fait pas une grande différence au bout du compte , mais les hommes de sang blanc et chrétiens ont une sorte de don pour aimer à être enterrés.
— Tout cela sera fait comme le dit mon frère. Si son esprit est plein, qu'il le vide dans le cœur de son ami.
— Je vous remercie, Serpent; mon esprit est à l'aise; oui, il est passablement à l'aise. Il est vrai qu'il me vient des idées qui ne sont pas ordinaires; mais en luttant contre les unes et en laissant sortir les autres par ma boudie, tout finira par être à sa place. Il y a pourtant une chose, chef, qui me semble déraisonnable et contre nature, quoique les missionnaires disent que c'est la vérité, — et comme je suis de leur religion et de leur couleur, je suis tenu de les croire: — ils disent que les Indiens peuvent tourmenter et torturer le corps de leur ennemi à la satisfaction de leur cœur, le scalper, le taillader, le déchirer, le brûler, et n'en laisser que des cendres qui seront emportées par les quatre vents du ciel, et que pourtant, quand la trompette de Dieu sonnera, ce corps redeviendra tout entier en chair et en os, tel qu'il était auparavant.
— Les missionnaires sont de braves gens, ils ont de bonnes intentions; mais ce ne sont pas de grandes médecines Mis pensent ce qu'ils disent, Deerslayer, mais ce n'est pas une raison pour que les