‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 11 sur 77 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Encore quelques mots sur le manoir et ses environs.

Après avoir satisfait sa curiosité en contemplant pendant quelques minutes tout ce qui l'entourait, Waverley saisit l'énorme marteau de la grande porte dont l'architrave portait la date de 1594 ; mais il eut beau frapper, aucune réponse ne lui fut faite , quoique le bruit retentît au loin dans tous les appartemens et fût répété par l'écho de la cour, effrayant les pigeons dans leur vénérable rotonde , et même les chiens du village qui s'étaient endormis chacun sur son fumier. Fatigué de faire inutilement tant de tapage et pour obtenir de si bruyantes réponses, Edouard commençait à croire qu'il était comme le victorieux Arthur dans le château d'Orgolio , lorsqu'il fait retentir le château de ses cris :

Nulle voix ne répond à cette voix tonnante , Un silence de mort règne sous ces lambris, Et personne à ses yeux ici ne se présente.

Notre héros avait presque l'espoir de rencontrer

« Un vieillard chargé d'ans , à la barbe de neige, » qu'il pourrait interroger sur cette habitation déserte, lorsqu'il

fit un détour et s'approcha d'un petit guichet en chêne, bien garni de clous , qui était pratiqué dans le mur de la cour à l'angle qu'il formait avec la maison. Cette porte malgré son apparence de fortification n'était fermée qu'avec un loquet. Edouard le leva et entra dans un jardin qui lui présenta un coup d'ceil agréable. La façade du midi , couverte d'arbres fruitiers en espaliers et de plusieurs espèces d'arbres toujours verts , s'étendait , irrégulière mais vénérable , le long d'une terrasse pavée en partie et en partie sablée ou bordée d'arbustes et de fleurs. Cette terrasse descendait dans le jardin proprement dit par trois escaliers , dont l'un au centre et les deux autres à chaque extrémité. Elle était entourée d'un parapet de pierre avec une lourde balustrade ornée de distance;* en distance par de grotesques figures d'animaux accroupis , parmi lesquels l'ours se montrait plusieurs fois. Au milieu de la terrasse, entre une porte à châssis et l'escalier central, un énorme animal de cette espèce supportait avec sa tête et ses pattes de devant un large cadran sur la circonférence duquel étaient gravées plus de diagrammes que les connaissances mathématiques d'Edouard ne le mettaient à même d'en déchiffrer. Le jardin , qui paraissait entretenu avec le plus grand soin et qui abondait en fruits , offrait une profusion de fleurs et d'arbres taillés en figures grotesques. Ce jardin était disposé en plusieurs terrasses qui se succédaient de rang en rang depuis le mur de l'occident jusqu'à un large ruisseau, dont l'eau pure et paisible était comme une limite, mais qui un peu plus loin franchissait avec bruit une forte écluse, cause de sa tranquillité momentanée , et là formait une cascade auprès d'une serre octogone avec une girouette sous la forme d'un ours doré. De là, reprenant la rapidité naturelle de sa fuite, le ruisseau échappait à la vue dans un vallon boisé. Sur la verdure du taillis se détachait une tour en ruine qui avait été la première habitation des barons du Tully-Veolan. La rive opposée au jardin formait une plaine étroite ou un haugh 1

(1) Ce mot signifie un bord de rivière ou de ruisseau sujet à être inondé. —Ed.

comme on l'appelait , qui était une petite pelouse de lavoir.

Le second plan de ce bord était couvert de vieux arbres.

Quelque agréable que fut ce jardin on ne pouvait le comparer à ceux d'Alcine ; — on y trouvait cependant les due donzelelte garrule1 de ce paradis enchanteur. En effet, sur la pelouse deux jeunes filles à jambes nues, placées chacune dans une cuve spacieuse , faisaient avec leurs pieds l'office d'une machine à laver, d'invention nouvelle ; elles ne restèrent point comme les nymphes d'Armide pour saluer leur hôte avec la mélodie de leur voix : alarmées à l'aspect d'un bel étranger, elles laissèrent retomber leurs vètemens (ou pour mieux dire leur seul vêtement) pour couvrir leurs jambes, que îeuroccu- 'pation exposait à être par trop en évidence : — Eh, sirs2! s'écrièrent-elles avec un accent qui exprimait autant la modestie que la coquetterie, et elles se mirent à fuir avec la rapidité du daim.

Waverley commençait à désespérer de pouvoir pénétrer dans cette maison solitaire et comme enchantée, lorsqu'un homme s'avança dans une des allées du jardin. Pensant que c'était ou le jardinier ou quelque domestique , Edouard descendit les escaliers de la terrasse pour aller à sa rencontre ; mais avant d'être parvenu assez près de lui pour être à même d'examiner les traits de son visage, il fut frappé de la singularité de son extérieur et de ses gestes. Quelquefois cet individu croisait ses mains sur sa tête comme un Indien qui s'impose une pénitence ; quelquefois il laissait tomber ses bras perpendiculairement, imitant le mouvement d'une pendule, ou bien il les croisait rapidement sur sa poitrine en se frappant sous les épaules , comme le fait un cocher de fiacre pour suppléer au défaut d'exercice lorsque pendant un temps froid ses bêtes sont oisives sur la place. Sa démarche n'était pas moins extraordinaire : tantôt il allait à cloche-pied alternativement sur le pied droit et sur le gauche, et tantôt il sautait à pieds

Ti) Aviosto : Les deux fillettes causeuses.

(2) Eh, sirs ! eh, messieurs ! Cette exclamation est toute de surprise. Nous disons en français, dans un autre seus, oh dame ! etc. — Ed.

joints. Son costume était aussi antique qu'extravagant : il avait une espèce de jaquette grise à manches tailladées , avec des manchettes , et une doublure écarlate ; ses souliers étaient de la même couleur, ainsi que sa toque fièrement surmontée d'une plume de dindon. Edouard, qu'il ne paraissait pas avoir remarqué , s'aperçut bientôt que les traits de son visage confirmaient ce qu'avaient annoncé de loin ses gestes et sa démarche. Ce n'était en apparence ni l'idiotisme ni la démence qui donnait cette expression vague et égarée à sa physionomie naturellement agréable, mais c'était plutôt un composé des deux, un mélange de la simplicité de l'idiot et de l'extravagance d'un cerveau fèîé ! Il se mit à chanter avec feu et non sans goût le fragment d'une vieille ballade écossaise.

Quoi! me tromper, amant volage , Dans le printemps, parmi les fleurs!

Quand viendront l'hiver et l'orage , Je saurai payer tes rigueurs.

Reviens , reviens à ton amie , Reviens , reviens et hàte-toi , Pour punir celui qui m'oublie, — Un autre amant aura ma foi.

Ici il leva les yeux qu'il avait tenus attachés sur ses pieds pour observer s'ils battaient bien la mesure. Apercevant Edouard il s'empressa d'ôter sa toque , et témoigna par des gestes grotesques sa surprise et son respect. N'espérant guère obtenir une réponse satisfaisante aux questions qu'il pouvait faire, Waverley lui demanda néanmoins si M. Bradwardine était chez lui , ou s'il pourrait parler à quelqu'un de ses domestiques. Ce bizarre interlocuteur lui répondit, et

« Tous ces discours élaient en chants, »

comme l'aurait fait la sorcière de Thalaba :

Le chevalier sur la montagne Cherche le plaisir des chasseurs , Et la dame dans la campagne Tresse sa guirlande de fleurs.

S2 WAVERLÈY.

Dans le boudoir secret d'Hélène La mousse couvre le plancher ; William vient lui conter sa peine,...

On ne peut l'entendre marcher.

Cette chanson n'apprenait rien à Edouard qui , répétant ses questions , reçut une réponse prononcée si vite et dans un dialecte si particulier, qu'il ne put saisir que le mot de sommelier. Waverley demanda donc à voir le sommelier. Cet homme alors le regardant d'un air d'intelligence, lui fit signe de le suivre, et se remit ensuite à danser dans l'allée. — Singulier guide que celui-ci , pensa Edouard , et très semblable aux clowns î à demi-fous de Shakspeare : je ne suis pas très prudent de le prendre pour pilote; mais de plus sages ont été guidés par des fous. — Cependant ils arrivèrent au fond de l'allée ; et là , faisant un léger détour, ils entrèrent dans un petit parterre protégé contre les vents d'est et du nord par une haie d'ifs serrés. Edouard y trouva un vieillard occupé à bêcher la terre , et qui avait mis son habit bas. Son extérieur laissait douter si c'était un domestique du premier rang ou un jardinier. Son nez rubicond et sa chemise à jabot appartenaient à un homme de la première des deux professions ; mais son teint hâlé par le soleil , et son tablier vert semblaient indiquer

Un second pèreAdam cultivant ce jardin.

Le majordome, car c'était lui , et sans contredit le second officier de la baronnie ( ou même , en sa qualité de premier ministre de l'intérieur, il était au-dessus du bailli Macwheeble dans son département de la cuisine et de la cave); le majordome donc laissa sa bêche oisive , et passa promptement son habit en jetant un regard de colère sur le guide d'Edouard, sans doute parce qu'il avait introduit un étranger pendant qu'il était occupé à ces travaux pénibles et qu'il pouvait re-

(i) La signification primitive de clown est paysan. Le clown des pièces de Shakspeare étant un paysan comique ou bouffon, avec un mélange de malice, de simplicité et de folie, et un clown de cette espèce étant un des personnages obligés dans beaucoup de pièces anglaises, comme le niais de nos mélodrames, le gracioso des Espagnols, etc.

garder comme au-dessous de sa dignité. — Quels ordres le gentilhomme avait-il à lui donner? demanda-t-il. Waverley s'empressa de lui dire son nom , et de l'informer qu'il désirerait présenter ses devoirs à son maître. Le vieillard prit de suite un air de respect et d'importance en disant : — Je puis assurer sur ma conscience que le baron sera enchanté de voir Votre Honneur. — M. Waverley aurait-il besoin de rafraîchissemens après son voyage? Son Honneur est avec les ouvriers qui abattent la Sorcière noire. Il s'est fait accompagner par les deux jardiniers. ( Il appuya avec emphase sur le mot deux. ) — Je m'amusais en attendant son retour à arranger ce jardin à fleurs de miss Rose, ne voulant pas m 'éloigner pour recevoir au besoin les ordres de Son Honneur ; j'aime beaucoup le jardinage, mais j'ai peu de temps pour me livrer à cet amusement.

— Il ne peut à aucun prix y travailler plus de deux jours la semaine , ajouta l'étrange conducteur d'Edouard.

Un coup d'œil chagrin punit l'indiscret interrupteur ; et le majordome lui commanda, en l'appelant Davie Gellatley d'un ton qui n'admettait point de réplique, d'aller chercher Son Honneur à la Sorcière noire, et de lui dire qu'un gentilhomme du sud était arrivé au manoir.

— Ce pauvre garçon est-il capable de remettre u£e lettre? demanda Edouard.

— Très fidèlement , monsieur, aux personnes qu'il respecte. Je ne lui confierais pas sans doute une commission verbale.., quoiqu'il soit plus fripon que fou !

Waverley remit ses lettres de créance à Gellatley, qui parut confirmer la dernière observation du sommelier, en lui faisant la grimace pendant qu'il tournait la tête d'un autre côté. En ce moment il ressemblait à la grotesque figure de certaines pipes venant d'Allemagne. Après quoi , prenant congé de Waverley avec un salut bizarre , il partit en dansant pour faire sa commission.

— C'est un innocent , monsieur, dit le sommelier : il y en a dans presque toutes les villes du pays ; mais le nôtre est en

grande faveur. Il travaillait comme un autre et assez bien ; mais il secourut à propos miss Rose, poursuivie par le nouveau taureau anglais du laird de Rillancureit , et depuis ce temps-là nous l'appelons Davie Do-little 1 , et ma foi , nous pourrions tout aussi bien l'appeler Davie Do-nothing2, car depuis qu'il a revêtu ce joyeux habit pour amuser Son Honneur et ma jeune maîtresse ( les riches ont leurs caprices ) , il ne fait autre chose que de parcourir en dansant tous les coins et recoins de la ville , sans autre peine que de polir la ligne du laird, ou de mettre une mouche à l'hameçon , ou bien de prendre luimême un plat de truites. Mais voici miss Rose : et je me rends caution pour elle qu'elle sera charmée de voir un des membres de la famille de Waverley au manoir paternel de Tully- Veolan.

Mais Rose Bradwardine mérite bien que son indigne historien l'introduise dans un chapitre particulier.

En attendant , avant de finir celui-ci , nous ferons observer au lecteur que Waverley avait appris dans ce colloque qu'en Ecosse une maison seule était appelée une ville 3, et un fou naturel un innocent.

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