‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 16 sur 77 · LA CHAISE DE SAINT SWITHIN · texte numérisé non relu

LA CHAISE DE SAINT SWITHIN

La veille de Toussaint (i), avant de l'endormir, Aux habilans du ciel , chrétien , fais la prière ; Ils défendront la couche et viendront la bénir. Invoque aussi Marie , en disant ton rosaire.

La veille de Toussain l la sorcière des nui ts Plane dans l'horizon avec son noir cortège ; A la voix de l'orage elle mêle ses cris , Ou se glisse en silence au travers de la neige.

La châtelaine vient prier saint Swilhin. L'humidité du soir baigne sa chevelure ,

Son visage pâlit, son pas est incertain

Mais son regard s'anime et son cœur se i-assure.

Elle vient répéter ce charme tout-puissant Par lequel saint Swithin, arrêtant la sorcière, La força de descendre , ei lui dit lièrement De lui répondre , au nom du Dieu de la lumière.

Quiconque osant s'asseoir sur la chaise du saint, Adresse à la sorcière un mystique langage , Peut exercer sur elle un pouvoir souverain , Et la faire trois fois parler malgré sa rage.

Le baron a suivi le roi Bruce aux combats. Depuis trois longs hivers la châtelaine ignore S'il a trouvé loin d'elle un glorieux trépas, Ou si dans son manoir il doit paraître encore.

Elle hésite et frémit — Enfin sort de sa bouche Le mol dont saint Swithin a fait un talisman. Quel est ce cri d'horreur? Est-ce la voix farouche Du démon courroucé qui préside au torrent?

Le vent s'est tu soudain, et le torrent s'arrête ; Un silence de mort règne au loin dans les airs. Ce calme, qui succède au bruit de la tempête , Annonce un messager du prince des Enfers.

(î) La veille de Toussaint est un jour favorable pour les apparitions surnaturelles, selon une superstition qui a cours non-seulement en Ecosse, mais dans toute la Grande-Bretagne.

— Je regrette de tromper l'attente de la société et surtout du capitaine Waverley qui écoute si attentivement, dit Rose ; mais ce n'est qu'un fragment, quoiqu'il y ait encore quelques vers dans lesquels le poète décrit le retour du baron de ses longues guerres, et la manière dont milady fut trouvée, froide comme la terre, sur le bord du ruisseau.

— C'est une de ces fictions, dit le baron, qui dans des temps superstitieux défiguraient les chroniques des plus illustres familles. Rome a eu ses prodiges ainsi que plusieurs autres nations de l'antiquité , comme l'on peut s'en convaincre en lisant l'histoire ancienne ou le petit volume compilé par Julius Obsequens1, et dédié par le savant éditeur Scheffer à son patron Benedictus Skytte, baron de Dudershoff.

— Mon père a la plus grande défiance du merveilleux , dit miss Rose : il lui arriva une fois de conserver son sang-froid pendant qu'un synode de presbytériens se dispersa à l'apparition de l'Esprit malin.

Waverley témoigna par ses regards qu'il désirait connaître les détails de cette scène.

— Voulez-vous, dit miss Bradwardine, que je vous rapporte cette histoire tout au long comme je vous ai chanté la romance? Eh bien ! il y avait une fois une vieille appelée Jeannette Gellatley qui passait pour être sorcière, et cela pour des motifs bien puissans sans doute : elle était très âgée, très laide et très pauvre. Elle avait deux fils, dont l'un était poète et l'autre presque privé de la raison ; on prétendit dans le pays que cette mère dénaturée avait jeté un maléfice sur son malheureux fils. Elle fut arrêtée comme sorcière et mise en prison dans le clocher de la paroisse. Là on ne lui donna que très peu de nourriture , sans lui permettre de dormir ; son cerveau se troubla au point qu'elle crut être réellement sorcière, comme le prétendaient ses accusateurs; pendant que son esprit se trouvait dans cet état elle reçut l'ordre de faire une confession générale devant tous les whigs et tous les presbytériens du

(r) Julius Obsequens, auteur latin qui vivait, suivant les biographes, vers la fia du 4e siècle, et était contemporain de l'historien Paul Orose.

«canton, qui n'étaient pas sorciers eux-mêmes. Comme l'accusée était née dans le domaine de mon père, il se rendit à l'assemblée pour voir l'issue de ce beau procès entre une sorcière et le clergé. Pendant que la pauvre femme confessait que le diable lui apparaissait sous la forme d'un beau jeune homme noir (et si vous aviez vu la pauvre Jeannette avec ses yeux chassieux, vous conviendriez que ce choix faisait peu d'honneur au goût d'Apollyon ) , tous les assistans , muets d'étonnement , prêtaient une oreille attentive , et le greffier écrivait d'une main tremblante cette déclaration étrange , lorsque la pauvre fille changea tout à coup de ton , et dit en poussant un grand cri : — Prenez garde à vous, prenez garde ; je vois le diable au milieu de vous. — La frayeur s'empara de toute l'assemblée ; chacun se hâta de prendre la fuite ; heureuses les personnes qui se trouvaient près la porte ! Quelle confusion, quel désordre régna parmi les coiffes, parmi les chapeaux et les perruques , avant que l'église fût évacuée l Il n'y resta que notre prélatiste obstiné pour mettre tout d'accord , à ses risques et périls , entre la sorcière et son admirateur.

— Risu solvuntur tabulée1 , dit le baron. Quand on revint de cette terreur panique, on en eut trop de honte pour recommencer les poursuites contre Jeannette Gellatley.

Cette anecdote amena une longue discussion sur

Ces vagues fictions, ces bizarres mensonges , Entrelien du foyer au retour des frimas , Pour l'enfance crédule enlretien plein d'appas , Et qui souvent poursuit l'âge mùrdans ses songes.

Ce fut par une conversation semblable, et par les légendes romantiques que le baron raconta, que se termina le second jour passé par notre héros à Tully-Veolan.

(i) Le rire termine le procès. — Ta.

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