CHAPITRE III
Éducation.
L'éduca.tion de notre héros Edouard Waverley éprouva beaucoup de vicissitudes. Dans son enfance Pair de Londres nuisait à sa santé, ou du moins paraissait lui nuire ( ce qui est la même chose ). Aussi lorsque les devoirs de sa place, la convocation du parlement ou le besoin de poursuivre ses plans d'ambition et de fortune appelaient son père à Londres, qui était sa résidence huit mois de l'année, Edouard était transféré au château de Waverley, où il changeait de maîtres et de leçons aussi bien que de résidence. Son père aurait pu remédier à cet inconvénient en lui donnant un précepteur permanent; mais il pensait qu'un précepteur de son choix serait sans doute mal reçu au château de Waverley, et que si c'était sir Everard qui le choisissait, il risquait d'introduire dans sa maison un hôte désagréable, sinon un espion politique. Il fit donc consentir son secrétaire particulier, jeune homme de goût et de talent, à consacrer une heure ou deux à l'éducation d'Edouard pendant qu'il restait à Brere-Wood-Lodge ; et il laissait son oncle responsable de ses progrès en littérature pendant son séjour au château. A certains égards il n'y manquait pas de moyens d'instruction. Le chapelain de sir Everard, de l'université d'Oxford, et qui y avait perdu safellowship 1 pour avoir refusé de prononcer le serment àl'avénement
(i) Fellowship, droit ou titre d'associé; \esfellows sont les membres-associés d'un collège qui partagent avec le chef la direction de leur société, l'administration des biens et des revenus , etc. C'est parmi eux qu'on choisit les officiers du collège,
— ÉD
de George Ier, était non-seulëment très versé dans les études classiques, mais il avait des connaissances étendues dans les arts et dans les sciences, et possédait plusieurs langues vivantes ; mais il était vieux et indulgent. L'interrègne pendant lequel Edouard était entièrement soustrait à sa discipline amena un tel relâchement de son autorité, que son élève avait à peu près la liberté d'étudier lorsqu'il voulait, comme il voulait et ce qu'il voulait. Ce défaut de discipline aurait été funeste pour un enfant d'une conception lente qui, sentant que c'était un pénible travail que d'apprendre, aurait tout négligé loin de l'œil de son maître : ce n'eût pas été moins dangereux pour un élève en qui le tempérament eût été plus puissant que l'imagination ou la sensibilité, et que l'irrésistible influence d'Alma1 , quand il aurait été libre de ses bras et de ses jambes eût appelé à la chasse et aux autres plaisirs de la jeunesse depuis le matin jusqu'au soir. Mais Edouard Waverley n'avait aucun de ces deux caractères ; son esprit était si vif et sa conception si prompte, que, comme dirait un chasseur, son maître n'avait autre chose à faire qu'à l'empêcher de dépasser le gibier, c'est-à-dire de l'empêcher d'acquérir des connaissances d'une manière légère, vague et sans méthode. Avec lui le précepteur avait encore à combattre une autre disposition non moins grave, qui ne se trouve que trop souvent jointe à l'imagination la plus brillante et à l'esprit le plus heureux ; je veux parler de cette indolence de tempérament qui ne peut être stimulée que par de puissans attraits, et qui renonce à l'étude aussitôt qu'elle a satisfait sa curiosité, goûté le plaisir de vaincre les premiers obstacles et épuisé le charme de la nouveauté.
Edouard se livrait avec ardeur à chaque auteur classique dont son précepteur lui proposait la lecture. Il se familiarisait assez avec son style pour comprendre le sujet du livre qu'il finissait si l'ouvrage l'amusait. Mais vainement essayait-on de fixer son attention sur la différence des idiomes, sur les remar-
(i) Aima , aima mater, vénérable mère. Mot devenu anglais, et synonyme d'université. — Tîn.
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ques critiques et philologiques , la beauté d'une expression ou les combinaisons artificielles de la syntaxe : — Je sais lire et comprendre un auteur latin, disait-il avec la présomption et la légèreté téméraire d'un écolier de quinze ans : Scaliger ou Bentley j n'en savaient pas davantage. — Hélas! pendant qu'on lui permettait ainsi de ne lire que pour son amusement, il ne se doutait pas qu'il perdait à jamais l'occasion d'acquérir l'habitude d'une application constante et régulière, et l'art de diriger, modifier et concentrer la facilité de son esprit pour les études sérieuses, — art bien plus précieux que cette science, objet principal de renseignement.
On me rappellera sans doute la nécessité de rendre l'instruction agréable à la jeunesse, et le miel du Tasse mêlé à la potion préparée pour l'enfant ; — mais un siècle comme le nôtre, où les enfans apprennent les sciences les plus arides par la séduisante méthode des jeux instructifs, n'a guère à redouter les conséquences d'un enseignement trop austère et trop sérieux; l'histoire d'Angleterre est aujourd'hui réduite à un jeu de cartes 2, les problèmes de mathématiques à un jeu d'énigmes, et l'arithmétique s'acquiert au bout d'une semaine par quelques heures d'exercice sur une méthode nouvelle et plus compliquée du jeu royal de l'oie. Encore quelques pas de plus, et bientôt on n'apprendra plus que de cette manière la morale et la religion, sans avoir besoin de la gravité, du ton modeste et sage, et de l'attention précise qu'on exigeait jusqu'ici de l'enfance bien gouvernée de ce royaume.
Ce pourrait être toutefois un sujet de considération sérieuse de savoir s'il n'est pas à craindre que ceux qui n'ont acquis l'instruction que sous la forme d'un amusement n'en viennent à repousser tout ce qui aurait l'air d'une étude ; ceux qui apprennent l'histoire avec des cartes n'en sont-ils pas exposés à préférer les moyens à la fin? et si nous devions enseigner la
(i) Richard Bentley, bibliothécaire du roi Guillaume, et éditeur de plusieurs éditions d'auteurs classiques avec commentaires. — Éd.
(2) Nous avons aussi en France une collection de jeux historiques dont M. de Jouy est l'auteur. — Éd.
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religion sous îa forme d'un jeu, nos élèves ne pourraient-ils pas petit à petit être tentés de se faire un jeu de leur religion? Quant à notre jeune héros , on lui permit de ne chercher l'instruction que suivant ses goûts, et naturellement il ne la cherchait que tant qu'il y trouvait de l'amusement. Cette indulgence de ses maîtres fut suivie de funestes conséquences qui influèrent long-temps sur son caractère , son bonheur et ses progrès dans le monde. L'imagination vive d'Edouard , son goût ardent pour la littérature , loin de remédier au danger ne firent que l'accroître. La bibliothèque de Waverley- Honour, vaste salle gothique, avec de doubles arceaux et une galerie, contenait une collection variée. Ces livres avaient été rassemblés comme c'est l'usage, pendant le cours de deux siècles, par une famille qui, ayant toujours été riche, s'était naturellement imposé comme une marque de splendeur l'obligation d'acquérir toutes les productions de la littérature du jour, sans trop de choix et de discernement ; Edouard eut la liberté d'errer à son gré dans ces immenses régions. Son précepteur avait ses études à lui , la politique ecclésiastique et les controverses théologiques, et de plus un amour d'aisance classique ; il ne se dispensait pas d'inspecter aux heures fixes les progrès de l'héritier présomptif de son patron , mais il saisissait très volontiers toute espèce d'excuses pour ne pas exercer une surveillance sévère et régulière sur les études générales de son élève.
Sir Everard n'avait jamais lui-même été un homme studieux. Il croyait que la lecture est incompatible avec l'oisiveté des riches ; miss Piachel Waverley partageait avec lui cette opinion vulgaire. Ils étaient persuadés l'un et l'autre que c'est bien assez de parcourir des yeux les lettres de l'alphabet sans chercher à suivre les idées de l'auteur. Tandis qu'une meilleure éducation aurait pu convertir en soif d'instruction son désir de s'amuser, le jeune Waverley se trouva donc au milieu de cet océan de livres comme un vaisseau sans pilote ou sans gouvernail. On contracte aisément l'habitude de lire sans ordre ni plan, lorsque surtout l'occasion en est si favorable.
Je crois qu'une des causes qui font que Ton trouve dans les derniers rangs de la société tant d'exemples d'érudition , c'est que le pauvre étudiant qui avec les mêmes dispositions n'a qu'un petit nombre de livres pour satisfaire sa passion de lecture, est forcé de graver dans sa mémoire tous ceux qu'il possède avant de pouvoir en acquérir d'autres. Edouard au contraire, comme ces gourmands qui daignent seulement mordre une fois sur la pèche du côté qui est doré par le soleil , cessait de lire un volume dès qu'il n'excitait plus sa curiosité ou son intérêt. Il arriva donc que son habitude de ne chercher que ce genre de plaisir le rendit de jour en jour plus difficile à contenter, jusqu'à ce que sa passion de lecture , comme mainte autre passion, lui causa à la longue une sorte de satiété .
Cependant avant de parvenir à cette indifférence , il avait enrichi sa mémoire, qui était des plus heureuses, d'un mélange varié de connaissances curieuses quoique mal classées dans sa tète. Dans la littérature anglaise il s'était rendu familier avec Shakspeare, Mil ton et nos vieux auteurs dramatiques ; il possédait aussi plusieurs des passages pittoresques et intéressans de nos vieux chroniqueurs ; mais il connaissait surtout Spencer, Drayton , et les autres poètes qui se sont fait un nom dans la carrière des fictions romanesques. Ces ouvrages sont de tous les plus séduisans pour une imagination jeune encore, avant que les passions se soient éveillées et demandent une poésie plus sentimentale.
Sous ce rapport la littérature italienne lui offrit un champ plus vaste encore. Il avait parcouru les nombreux poèmes romantiques qui depuis ceux du Pulci ont été les exercices favoris des beaux esprits de l'Italie. Il avait lu tous les nombreux recueils de novelle produits par le génie libre mais élégant de cette contrée , en imitation du Décaméron. En littérature classique, Waverley avait acquis les connaissances ordinaires, et lu les auteurs à l'usage des classes. La France lui avait fourni une collection presque inépuisable de mémoires qui ne sont pas plus véridiques que des romans , et de romans si bien
écrits qu'on pourrait les faire passer pour des mémoires. Les pages brillantes cle Froissard, ses descriptions enthousiastes et éblouissantes des combats et des tournois étaient au nombre de ses lectures favorites ; et dans Brantôme et De Lanoue il avait appris à comparer le caractère franc, loyal, quoique superstitieux, des fauteurs de la ligue, avec l'âpreté, la rudesse sauvage et quelquefois l'esprit inquiet des huguenots. Les auteurs espagnols avaient largement contribué à ses souvenirs de prouesses chevaleresques et de romanesques passions. La littérature primitive des peuples du nord ne devait pas être indifférente à un jeune homme qui cherchait plutôt à exciter son imagination qu'à satisfaire son jugement. Cependant, quoique sachant beaucoup de tout ce qui n'est connu que du petit nombre, on pouvait sans injustice regarder Edouard Waverîey comme un ignorant , puisqu'il n'avait presque rien appris de ce qui peut ajouter à la dignité de l'homme et le mettre à même de tenir un rang honorable dans la société.
La moindre attention de la part de ses parens aurait pu le préserver du danger de dissiper ainsi les facultés de son esprit par un cours de lecture si vague et si mal ordonné. Mais mistress Richard Waverîey mourut sept ans après la réconciliation des deux frères ; et Richard Waverîey lui-même , qui depuis cet événement fît plus habituellement sa résidence à Londres , était trop occupé de ses plans de fortune et d'ambition pour ne pas se contenter d'entendre dire qu'Edouard aimait beaucoup les livres , et qu'il pourrait parvenir à être évêque. S'il avait pu découvrir et analyser les rêveries de son fils , il aurait tiré une conclusion bien différente.