‹ ŒuvresChapitre 33 sur 93 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

E ne dirai qu'un mot de l'estampe suivante.

C'est la famille du malheureux Ugolin, expirant de faim : autour de lui, un de ses fils est étendu

sans mouvement à ses pieds ; les autres lui tendent leurs bras affaiblis et lui demandent jdu pain, tandis que le malheureux père, appuyé contre une colonne de la prison, l'œil fixe et hagard, le visage immobile, — dans l'horrible tranquillité que donne le dernier période du désespoir, — meurt à la fois de sa propre mort et de celle de tous ses enfants, et souffre tout ce que la nature humaine peut souftrir.

Brave chevalier d'Assas, te voilà expirant sous cent baïonnettes, par un effort de courage, par un héroïsme qu'on ne connaît plus de nos jours!

Arrêtons-nous un instant devant cet autre tableau : c'est une jeune bergère qui garde toute seule son troupeau sur le sommet des Alpes : elle est assise sur un vieux tronc de sapin renversé et blanchi par les hivers ; ses pieds sont recouverts par les larges feuilles d'une touffe de cacalia, dont la fleur lilas s'élève au-dessus de sa tête. La lavande, le thym, l'anémone, la centaurée, des fleurs de toute espèce qu'on cultive avec peine dans nos serres et dans nos jardins, et qui naissent sur les Alpes dans toute leur beauté primitive, forment le tapis brillant sur lequel errent ses brebis.

Aimable bergère, dis-moi où se trouve l'heureux coin de terre que tu habites ! De quelle bergerie éloignée es-tu partie ce matin au lever de l'aurore 1

Mais, hélas ! la douce tranquillité dont tu jouis ne tardera pas à s'évanouir : le démon de la guerre, non content de désoler les cités, va bientôt porter le trouble et l'épouvante jusque dans ta retraite solitaire. Déjà les soldats s'avancent : je les vois gravir de montagnes en montagnes et s'approcher des nues. — Le bruit du canon se fait entendre dans le séjour élevé du tonnerre.

Fuis, bergère, presse ton troupeau, cache-toi dans les antres les plus reculés et les plus sauvages: il n'est plus de repos sur cette triste terre.

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