CHAPITRE XXX
MAIS permettez-moi de vous le demander. Messieurs, vous amusez-vous autant qu'autrefois au bal et à la comédie ? — Pour moi, je vous l'avoue, depuis quelque temps, toutes les assemblées nombreuses m'inspirent une certaine terreur. — J'y suis assailli par un songe sinistre. — En vain je fais mes efforts pour le chasser, il revient toujours comme celui d'Athalie. — C'est peut-être parce que l'âme inondée aujourd'hui d'idées noires et de tableaux déchirants, trouve partout des sujets de tristesse, — comme un estomac vicié convertit en poison les aliments les plus sains. — Quoi qu'il en soit, voici mon songe : — Lorsque je suis dans une de ces fêtes au milieu de cette foule d'hommes aimables et caressants, qui dansent, qui chantent, — qui pleurent aux tragédies, et qui n'expriment que la joie, la franchise et la cordialité, je me dis : — Si dans celte assemblée polie il entrait tout à coup un ours blanc, un philosophe, un tigre ou quelque autre animal de cette espèce, et que, montant à l'orchestre, il s'écriât d'une voix forcenée : — « Malheureux humains ! écoutez la vérité qui
« VOUS parle par ma bouche : vous êtes opprimés, <î tyrannisés ; vous êtes malheureux ; vous êtes en- « nuyés. — Sortez de cette léthargie.
« Vous, musiciens, commencez par briser vos instru- « ments sur vos têtes ; que chacun s'arme d'un poi- « gnard ; ne pensez plus désormais aux délassements « ni aux fêtes ; montez aux loges, égorgez tout le « monde ; que les femmes trempent aussi leurs mains « timides dans le sang.
« Sortez, vous êtes libres, arrachez votre roi de son « trône et votre Dieu de son sanctuaire. »
— Eh bien ! ce que le tigre a dit, combien de ces hommes charmants l'exécuteront ? — Combien peutêtre y pensaient avant qu'il entrât? Qui le sait? — Est-ce qu'on ne dansait pas à Paris il y a cinq ans " ?
« Joannetti ! fermez les portes et les fenêtres. — Je ne veux plus voir la lumière ; qu'aucun homme n'entre dans ma chambre ; — mettez mon sabre à la portée de ma main ; — sortez vous même, et ne reparaissez plus devant moi. »