CHAPITRE XXXIV
J'AI promis un dialogue entre rhon âme et V mitre ; mais il est certains chapitres qui m'échappent, ou plutôt il en est d'autres qui coulent de ma plume, comme malgré moi, et qui déroutent mes projets : de
ce nombre est celui de ma bibliothèque, que je ferai le plus court possible. — Les quarante-deux jours vont finir, et un espace de temps égal ne suffirait pas pour achever la description du riche pays où je voyage si agréablement.
Ma bibliothèque donc est composée de romans, puisqu'il faut vous le dire; — oui, de romans, et de quelques poètes choisis.
Comme si je n'avais pas assez de maux, je partage encore volontairement ceux de mille personnages imaginaires, et je les sens aussi vivement que les miens ; que de larmes n'ai-je pas versées pour cette malheureuse Clarisse ' et pour Werther - !
Mais, si je cherche ainsi de feintes afflictions, je trouve,en revanche, dans ce monde imaginaire, la vertu, la bonté, le désintéressement, que je n'ai pas encore trouvés réunis dans le monde réel où j'existe.
Combien de fois n'ai-je pas maudit ce Cléveland^, qui s'embarque à tout instant dans de nouveaux malheurs qu'il pourrait éviter ! — Je ne puis souffrir ce livre et cet enchaînement de calamités; mais, si je l'ouvre par distraction, il faut que je le dévore jusqu'à la fin.
Comment laisser ce pauvre homme chez \ç.sAbaquis? Que deviendrait-il avec ces sauvages ? J'ose encore moins l'abandonner dans l'excursion qu'il fait pour sortir de sa captivité,
Enfin.j'entre tellement dans ses peines,je m'intéresse si fort à lui et à sa famille infortunée, que l'apparition inattendue des féroces RuintoJis me fait dresser les
1. Héroïne d'un roman de Richardson : Clarisse Harloive^ traduit de l'anglais par Prévost.