‹ ŒuvresChapitre 47 sur 93 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

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DEPU IS l'expédition des Argonautes jusqu'à l'assemblée des notables ; depuis le fin fond des enfers jusqu'à la dernière étoile fixe au delà de la voie lactée, jusqu'aux confins de l'univers, jusqu'aux portes du chaos, voilà le vaste champ où je me promène en long et en large et tout à loisir ; car le temps ne manque pas plus que l'espace. C'est là que je transporte mon existence, à la suite d'Homère, de Milton, de Virgile, d'Ossian, etc.

Tous les événements qui ont eu lieu entre ces deux époques, tous les pays, tous les mondes et tous les êtres qui ont existé entre ces deux termes, tout cela est à moi, tout cela m'appartient aussi bien, aussi légitimement que les vaisseaux qui entraient dans le Pirée appartenaient à un certain Athénien.

J'aime surtout les poètes qui me transportent dans la plus haute antiquité : la mort de l'ambitieux Agamemnon.les fureursd'Oreste,et toute l'histoire tragique de la famille des Atrées persécutée par le ciel, m'inspirent une terreur que les événements modernes ne sauraient faire naître en moi.

Voilà l'urne fatale qui contient les cendres d'Oreste. Oui ne frémit à cet aspect ? Electre ! malheureuse sœur, apaise-toi, c'est Oreste lui-même qui apporte l'urne, et ces cendres sont celles de ses ennemis.

On ne retrouve plus maintenant des rivages semblables à ceux du Xante ou du Scamandre ; — on ne voit plus de plaines comme celles de l'Hespérie ou de l'Arcadie. Où sont aujourd'hui les îles de Lemnos et de Crète ? Où est le fameux labyrinthe ? On ne voit plus de Thésée, encore moins d'Hercule : les hommes et même les héros d'aujourd'hui sont des pygmées.

Lorsque je veux ensuite me donner une scène d'enthousiasme et jouir de toutes les forces de mon imagination, je m'attache hardiment aux plis de la robe flottante du sublime aveugle d'Albion \ au moment où il s'élance dans le ciel et où il ose approcher du trône de l'Eternel. — Quelle muse a pu le soutenir à cette hauteur, où nul homme, avant lui, n'avait osé porter ses regards ? — De l'éblouissant parvis céleste que l'avare Mammon regardait avec des yeux d'envie, je passe avec horreur dans les vastes cavernes du séjour de Satan ; — j'assiste au conseil infernal ; je me mêle à la foule des esprits rebelles, et j'écoute leurs discours. — C'est, selon moi, un des beaux efforts de l'imagination, comme un des plus beaux voyages qui aient jamais été faits, — après le voyage autour de ma chambre.

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