CHAPITRE XLI
CHARMANT pays de l'imagination! toi que l'être bienfaisant par excellence a livré aux hommes pour les consoler de la réalité.il faut que je te quitte. — C'est aujourd'hui que certaines personnes, dont je dépends, prétendent me rendre la liberté; — comme s'ils me l'avaient enlevée! comme s'il était dans leur pouvoir de me la ravir un seul instant, et de m'empêcher de parcourir, à mon gré, le vaste espace toujours ouvert devant moi !
Ils m'ont défendu de parcourir une ville, un point, mais ils m'ont laissé l'univers entier; l'immensité et l'éternité sont à mes ordres.
C est aujourd'hui donc que je suis libre, ou plutôt que je vais rentrer dans les fers. Le joug des affaires va de nouveau passer sur moi; je ne ferai plus un pas qui ne soit mesuré par la bienséance et le devoir. — Heureux encore si quelque déesse capricieuse ne me fait oublier l'un et l'autre, et si j'échappe à cette nouvelle et dangereuse captivité!
Hé ! que ne me laissait-on achever mon voyage ! Était-ce donc pour me punir qu'on m'avait relégué dans ma chambre? — dans cette contrée délicieuse qui renferme tous les biens et toutes les richesses du monde? Autant vaudrait exiler une souris dans un grenier.
Cependant, jamais je ne me suis aperçu plus clairement que je suis double. — Pendant que je regrette mes jouissances imaginaires, je me sens consolé par force; une puissance secrète m'entraîne; elle me dit que j'ai besoin de l'air et du ciel, et que la solitude ressemble à la mort. — Me voilà paré; — ma porte s'ouvre; — j erre sous les spacieux portiques de la rue de Pô ; mille fantômes agréables voltigent devant mes yeux.
C'est ainsi qu'on éprouve un avant-goût acide lorsqu'on coupe un citron pour le manger.
O ma bête, ma pauvre bête, prends garde à toi.