CHAPITRE XX
APRÈS m'être fixé pour l'avenir une règle de conduite prudente, au moyen d'une logique lumineuse, comme on l'a vu dans les chapitres précédents, il me restait un point très important à élucider au sujet du voyage que j'allais entreprendre. Ce n'est pas tout, en effet, que de se placer en voiture ou à cheval ; il faut encore savoir où l'on veut aller. J'étais si fatigué des recherches métaphysiques dont je venais de m'occuper, qu'avant de me décider sur la région du globe à laquelle je donnerais la préférence, je voulus me reposer quelque temps à ne penser à rien. C'est une manière d'exister qui est aussi de mon invention, etqui m'a souvent été d'un grand avantage ; mais il n'est pas accordé à tout le monde de savoir en user; car s'il est aisé de donner de la profondeur à ses idées en s'occupant fortement d'un sujet, il ne l'est point autant d'arrêter tout à coup sa pensée comme l'on arrête le balancier d'une pendule. Molière a fort mal à propos tourné en rfdicule un homme qui s'amusait à faire des ronds dans un puits ; je serais, quant à moi, très porté à croire que cet homme était un philosophe qui avait le pouvoir de suspendre l'action de son intelligence
pour se reposer, opération des plus difficiles que puisse exécuter l'esprit humain.
Je sais que les personnes qui ont reçu cette faculté sans l'avoir désirée, et qui ne pensent ordinairement à rien, m'accuseront de plagiat et réclameront la priorité d'invention; mais l'état d'immobilité intellectuelle dont je veux parler est tout autre que celui dont elles jouissent et dont M. Necker a fait l'apologie '. Le mien est toujours volontaire et ne peut être que momentané ; pour en jouir dans toute sa plénitude, je fermai les yeux en m'appuyant des deux mains sur la fenêtre, comme un cavalier fatigué s'appuie sur le pommeau de sa selle, et bientôt le souvenir du passé, le sentiment du présent et la prévoyance de l'avenir s'anéantirent dans mon âme.
Comme ce mode d'existence favorise puissamment l'invasion du sommeil, après une demi-minute de jouissance, je sentais que ma tête tombait sur ma poitrine; j'ouvris à l'instant mes yeux, et mes idées reprirent leur cours ; circonstance qui prouve évidemment que l'espèce de léthargie volontaire dont il s'agit est bien différente du sommeil, puisque je fus éveillé par le sommeil lui-même, accident qui n'est certainement jamais arrivé à personne.
En élevant mes regards vers le ciel, j'aperçus l'étoile polaire sur le faîte de la maison, ce qui me parut d'un bien bon augure au moment où j'allais entreprendre un long voyage. Pendant l'intervalle du repos dont je venais de jouir, mon imagination avait repris toute sa force, et mon cœur était prêt à recevoir les plus douces impressions, tant ce passager anéantissement de