‹ ŒuvresChapitre 93 sur 93 · L'AUTEUR ET LE VOLEUR · texte numérisé non relu

L'AUTEUR ET LE VOLEUR

Aux enfers un célèbre auteur

Arrive avec un voleur ; La gloire du premier avait rempli le monde, Et l'on vantait partout sa science profonde ;

I .Cette fable et la précédente, toutes deux traduites du russe, sont tirées des Fables de Kriloff, publiées avec la traduction par le comte Orloff,

Mais il avait caché, dans ses livres fameux, D'un venin corrupteur le charme insidieux Sous les dehors légers de la plaisanterie, Attaquant de sang-froid la morale et les mœurs, Son talent trop vanté prépara les malheurs Qui devaient après lui désoler sa patrie. Son compagnon, le long du grand chemin, Aurait peut-être aussi mérité quelque gloire.

Si du bourreau le lacet inhumain N'avait trop brusquement terminé son histoire. Le couple voyageur à peine est présenté

Par les parques inexorables

Que son destin est arrêté ; Un regard de Minos a jugé les coupables.

A son terrible tribunal, Sans rien dire on connaît et le bien et le mal, Et chaque criminel voit dans sa conscience Son procès tout écrit ainsi que sa sentence ; De là sont à jamais bannis les avocats

Et les discours et les débats.

Au bout de deux chaînes pesantes

Qu'elle accroche aux voûtes brûlantes.

Mégère a bientôt suspendu

Deux pfrands chaudrons de fer fondu, Qu'à l'ordre de Minos, de leurs mains parricides

Remplissent d'eau les Danaides.

Les nouveaux venus, stupéfaits.

Se regardent, et font une laide grimace,

En voyant ces tristes apprêts.

Ils grimpent cependant et vont prendre leur place.

Sous le voleur on allume aussitôt Un grand tas de bois sec de deux toises de haut,

Enduit de soufre et de bitume.

Déjà le bûcher fume ; Il pétille et la flamme entoure le chaudron

Au grand déplaisir du larron, Qui se repent d'avoir fureté sur la route. Le tourbillon de feu monte jusqu'à la voûte. Notre écrivain était mieux partagé :

Un petit feu prudemment ménagé Réchauffait doucement le sire, Qui voyait sans pitié son camarade cuire. Mais quelque temps après, l'eau commence à frémir Et le philosophe à gémir.

L'impitoyable Tisiphone Ajoute un peu de bois, voilà l'eau qui bouillonne,

Le fond du pot devient brûlant.

L'auteur soulève un pied, puis l'autre au même instant, Vaincu par la douleur extrême.

Veut-il se plaindre ? à chaque mot La furie ajoute un fagot, Tant qu'à la fin il s'emporte, il blasphème, Et voit d'un œil plein de fureur Le feu depuis longtemps éteint sous le voleur. « Eh quoi ! je subirai cet horrible supplice ! Dit-il, je brûlerai pendant l'éternité, Tandis que ce fripon prend un bain de santé ! Des dieux, puisqu'il en est, où donc est la justice ? » Ainsi le ciel est gourmande !

Par le philosophe échaudé !

Lorsque Alecton, pour venger cette injure, Sort tout à coup de l'abîme profond.

Mille serpents composent de son front L'épouvantable chevelure.

Elle parle, et l'auteur, muet à son aspect, Reconnaissant sa muse, écoute avec respect :

« Misérable, veux-tu blâmer la providence,

Dont la juste vengeance Pour tes crimes passés te punit aujourd'hui ? Ceux de cet assassin ont fini comme lui,

Lorsqu'il a terminé sa vie. Mais le nombre des tiens croît et se multiplie

Avec tes coupables écrits, Qui vont, de siècle en siècle, égarer les esprits. Tes os depuis longtemps sont réduits en poussière, Et le soleil jamais ne rouvre sa carrière Sans éclairer encor mille crimes nouveaux, Fruits tardifs, mais constants, de tes affreux travaux. A tes contemporains, trop dangereux exemple, Le fauteur tour à tour et l'ennemi des dieux, On te vit au théâtre être religieux,

Et profanateur dans le temple.

Tu remplis l'univers du germe des forfaits

Qui, dans mille ans, doivent éclore ; Et lorsqu'ils auront vu leurs funestes effets.

On les verra renaître encore.

Souffre donc, malheureux, les tourments des enfers ! Souffre jusques au temps où, dans tout l'univers, Tes livres corrupteurs auront cessé de nuire, Et lorsque les humains cesseront de les lire. » A ces mots, Alecton plonge le mécréant Au fond de l'eau bouillante, et de son bras puissant Referme pour toujours, frémissant de colère.

Le couvercle de la chaudière.

ÉPITAPHE du chat Pantalon,

appartenant à l' archevêque de Tarente \

Ci-gîi l'aimable Pantalon,

Qui vécut sans ambition

Aussi longtemps qu'un chat peut vivre.

Laissant un bel exemple à suivre :

Vrai phénomène au temps présent,

Il n'aima ni l'or ni l'argent,

De la constance il fut l'emblème ;

Sensible, doux et caressant,

Il mourut aimé tendrement

D'un maître que tout le monde aime

-iî-

Vers adressés à la Princesse H. G. qui savait faire la barbe.

Aimable Hélène, quel caprice A pu de vous faire un barbier ?

Je crois démêler l'artifice Qui vous fit prendre ce métier.

En vous appliquant à l'étude Du bel art que vous cultivez.

Vous voulez prendre l'habitude De mener les gens par le nez.

I. « J'ai connu à Naplei, écrit à ce sujet le comte de Marcellus, le chat de l'Archevêque de Tarente, Pan/a/one, qui avait pris son nom d'un marquis de Venise. Mon ami, le comte Xavier de Maislre, improvisa ainsi son épitaplie un jour que nous revenions du palais du prélat. > (Chnleaub)iatid et son temps, p. 451.)

Commencement d'une épitaphe que Xavier de Maistre avait faite pour luimême.

Ci-gît, sous cette pierre grise, Xavier qui de tout s'étonnait, Demandant d'où venait la bise Et pourquoi Jupiter tonnait '.

I. Ces vers, cités par Sainte-Beuve, dans son Étude sur Xavier de Maistre, font allusion au goût passionné de l'auteur pour les problèmes de physique, de chimie et de météorologie.

Page 1