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L'EXPIATION 213'J

<( 0 terre ! criait-il, ô marâtre de l'homme !

Sois maudite à jamais dans le nom qui te nomme ! aoo

Dans tout grain de ton sable, et tout brin de gazon

D'où la vie et l'esprit sortent comme un poison !

Dans la sève de mort qui sous ta peau circule,

Dans l'onde qui t'abreuve et le feu qui te brûle,

Dans l'air empoisonné que tu fais respirer aoS

A l'être, ton jouet, qui naît pour expirer !

Dans ses os, dans sa chair, dans son sang, dans sa fibre,

Où le sens du supplice est le seul sens qui vibre !

Où de la vie au sein les palpitations ,

Ne sont de la douleur que les pulsations ! aïo

Où l'homme, cet enfant d'outrageante ironie,

Ne mesure son temps que par son agonie !

Où ce souffle animé, qui s'exhale un moment.

Ne se connaît esprit qu'à son gémissement !

Tout être que de toi l'inconnu fait éclore ai 5.

Gémit en t'arrivant, en s'en allant t'abhorre 1

Nul homme ne se lève un jour sur son séant

Que pour frapper du pied et pleurer le néant 1

Que maudite à jamais, qu'à jamais elTacce,

Soit l'heure lamentable où je t'ai traversée ! aïo

Que ta fange m'oublie et ne conserve pas.

Une heure seulement, la trace de mes pas !

Que le vent, qui le touche à regret de ses ailes,

De nos corps consumés disperse les parcelles 1

Que sur ta face, ô terre ! il ne reste de moi aaS

Que l'imprécation que je jette sur toi ! »

aoa. L'esprit : la pensée.

2o5-îo6. Respirer, expirer. V. II, i35-i36 (note).

211. Où l'homme se lie mal à ce qui précède. — D'oulrageante ironie. Dont la création et la condition ne sont qu'outrage et ironie de la part du Destin.

a 12. Son agonie: le temps qu'il met à mourir, c'est-à-dire, ici, toute la vie.

317. Sur son séant. La rime fait dire au poète une chose singulière.

ai8. Pleurer: regretter, désirer. V. Vit, 25 (note).

2j3. Ses ailes. Métaphore usuelle. Cf. Vlll, 3i (note).

326. On peut opposer à cette imprécation de Cédar le passage du « Livre primitif» qui recommande aux hommes d'aimer et d'adorer la terre : ci-dessus, XLIIl, V. io5 et suivants.

-•^' LA CHL IL D L\ A.NÙE

Pour unique réponse à son inorlel dt'lire,

L'air muet retentit d'un long éclat de rire.

Derrière un monticule il vit de près suçgir

Les fronts de cinq géants et du traître Stagyr.

« Meurs, lui crièrent-ils, vile brute aux traits d'ange!

Ta force nous vainquit, mais la fourbe nous venge.

Laissons cette pâture aux chacals des déserts;

Allons! nous sommes dieux, et l'homme attend ses fers !

Ils dirent : et, tournant le dos, ils disparurent,

Et leurs voix par degrés sur le désert moururent.

Cédar, dont leur mépris fut le dernier adieu,

A cet excès d'horreur se dressa contre Dieu.

Tout l'univers tourna dans sa tète insensée :

Il n'eut plus qu'une soif, un but, une pensée, aio

Anéantir son âme et la jeter au vent.

Comme un gladiateur blessé se relevant,

Il cueillit sur les flancs des arides collines

Une immense moisson de ronces et d'épines :

Autour du groupe mort où son pied les roula a45

En bûcher circulaire il les accumula ;

Dans ce cercle funèbre il s'enferma lui-même,

Et pour hymne de mort vomissant le blasphème,

Sur cet amas de ronce entassé lit sur lit.

Il frappa le caillou dont le feu rejaillit ; aSo

Puis, prenant dans ses bras ses enfants et sa fenjme,

Ces trois morts sur le cœur, il attendit la flamme.

La flamme, en serpentant dans l'énorme foyer

Que le vent du désert fit bientôt ondoyer,

Comme une mer qui monte au naufrage animée, a55

L'ensevelit vivant sous des flots de fumée.

L'édifice de feu par degrés s'affaissa.

Du ciel sur celte flamme un esprit s'abaissa,

Et d'une aile irritée éparpillant la cendre :

•a Va ! descends, cria-t-il, toi qui voulus descendre! 260

387 'aBS. Adieu, Dieu. V. II, 20-26 (note).

LEX.PlATIOi\ 271

Mesure, esprit tombé, ta chute à ton remord !

pis le goût de la vie et celui de la mort !

Tu ne remonteras au ciel qui te vit naître

Que par les cent degrés de l'échelle de l'être.

Et chacun en montant te brûlera le pied ; 353

Et ton crime d'amour ne peut être expié

Qu'après que cette cendre aux quatre vents semée.

Par le temps réunie et par Dieu ranimée,

Pour faire à ton esprit de nouveaux vêtements

Aura repris ton corps à tous les éléments, 270

Et, prêtant à ton âme une enveloppe neuve,

Renouvelé neuf fois ta vie et ton épreuve ;

A moins que le pardon, justice de l'amour,

Ne descende vivant dans ce mortel séjour 1 »

Les survivants de Babel ne tarderont pas à être châtiés à leur tour. A peine le bûcher de Gédar est-il éteint que l'homme sent tomber du ciel la première goutte d'eau du Déluge.

»6i. Remord, pour remords. Cf. XXXVI, 199 ; XLVII, 274. Allusion à la rédemption du Ctirist.

RECUEILLEMENTS POETIQUES

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