Dcseris. V. I, 34 (note
II dit. Comme un Aautonr qui plonge sur sa proie, Le Malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie,
Un long gémissement ; i5
Et, pressant l'univers dans sa serre cruelle, Embrasse pour jamais de sa rage éternelle
L'éternel aliment.
Le mal dès lors régna dans son immense empire ;
Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire 20
Commença de soulï'rir ; Et la terre, et le ciel, et l'âme, et la matière, Tout gémit ; et la voix de la nature entière
Ne fut qu'un long soupir.
Levez donc vos regards vers les célestes plaines, 25
Cherchez Dieu dans son œuvre, invoquez dans vos peines
Ce grand consolateur :
Malheureux ! sa bonté de son œuvre est absente ; Vous cherchez votre appui ? l'univers vous présente
Votre persécuteur. 3o
De quel nom te nommer, ô fatale puissance ? Qu'on t'appelle Destin, Nature, Providence,
Inconcevable loi ; Qu'on tremble sous ta main, ou bien qu'on la blasphème, Soumis ou révolté, qu'on te craigne ou qu'on t'aime ; 35
Toujours, c'est toujours toi !
Hélas! ainsi que vous j'invoquai l'Espérance; Mon esprit abusé but avec complaisance
Son philtre empoisonneur :
C'est elle qui, poussant nos pas dans les abîmes, 4o
De festons et de fleurs couronne les victimes
Qu'elle livre au Malheur.
Si du moins au hasard il décimait les hommes,
Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommes
Avec d'égales lois ! 45
Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes, La beauté, le génie, ou les vertus sublimes. Victimes de son choix. .
Tel, quand des dieux de sang voulaient en sacrifices
Des troupeaux innocents les sanglantes prémices 5o
Dans leurs temples cruels, De cent taureaux choisis on formait l'hécatombe. Et l'agneau sans souillure ou la blanche colombe
Engraissaient leurs autels.
Créateur tout-puissant, principe^ de tout être, 55
Toi pour qui le possible existe avant de nailie,
Roi de l'immensité.
Tu pouvais cependant, au gré de ton envie, Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie
Dans ton éternité ! 60
Sans t'épuiser jamais, sur toute la nature
Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure
Un bonheur absolu :
L'espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte. Ah ! ma raison frémit ! tu le pouvais sans doute, 65
Tu ne l'as pas voulu. -
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître? L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être.
Ou l'a-t-il accepté ?
Sommes-nous, ô hasard, l'œuvre de tes caprices? 70
Ou plutôt. Dieu cruel, fallait-il nos supplices
Pour ta félicité ?
(16-/18. Cf. la Gloire (Méditations. XV) :
Partout des malheureux, des proscrits, des victimes... On dirait que le ciel aux cœurs plus magnanimes Mesure plus de maux.
ig. Tel joue ici le rôle d'adverbe : ainsi, de même. — De sang : sanguinaires. Le complément déterminatif équivaut à une épithète : tour fréquent chez Lamartine, surtout dans les dernières œuvres. Cf. XV, 276 ; XXXII, 49 ; XXXVI, 39, 61 ; XXXVII. 33 ; XL, 199 ; etc.