‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 115 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

âmes paisibles, ni alarmer la foi des simples par des difficultés qu'ils ne peuvent résoudre et qui les inquiètent sans les éclairer. Mais quand une fois tout est ébranlé, on doit conserver le tronc aux dépens des branches. Les consciences agitées, incertaines, presque éteintes , et dans l'état où j'ai vu la vôtre, ont besoin d'être affermies et réveillées; et, pour les rétablir sur la base des vérités éternelles, il faut achever d'arracher les piliers flottants auxquels elles pensent tenir encore.

Vous êtes dans 1 âge critique où l'esprit s'ouvre à la certitude, où le cœur reçoit sa forme et son caractère , et où l'on se détermine pour toute la vie , soit en bien , soit en mal. Plus tard , la substance est durcie, et les nouvelles empreintes ne marquent plus. Jeune homme, recevez dans votre ame, encore flexible, le cachet de la vérité. Si j'étois plus sûr de moi-même, j'aur ois pris avec vous un ton dogmatique et décisif: mais je suis homme, ignorant, sujet à l'erreur; que pouvois-je faire? Je vous ai ouvert mon cœur sans réserve; ce que je tiens pour sûr, je vous l'ai donné pour tel; je vous ai donné mes doutes pour des doutes , mes opinions pour des opinions ; je vous ai dit mes raisons de douter et de croire. Maintenant cest à vous dé juger : vous avez pris du temps ; cette précaution est sage, et me fait bien penser de vous. Commencez par mettre votre conscience en état de vouloir

être éclairée. Soyez sincère avec vous-même. Appropriez-vous de mes sentiments ce qui vous aura persuadé, rejetez le reste. Vous n'êtes pas encore assez dépravé par le vice pour risquer de mal choisir. Je vous proposerais d'en conférer entre nous; mais sitôt qu'on dispute, on s'échauffe; la vanité, l'obstination s'en mêlent, la bonne foi n'y est plus. Mon ami , ne disputez jamais , car on n'éclaire par la dispute ni soi ni les autres. Pour moi, ce n'est qu'après bien des années de méditation que j'ai pris mon parti : je m'y tiens; ma conscience est tranquille, mon cœur est content. Si je voulois recommencer un nouvel examen de mes sentiments, je n'y porterais pas un plus pur amour de la vérité; et mon esprit, déjà moins actif, serait moins en état de la connoître. Je resterai comme je suis , de peur qu'insensiblement le goût de la contemplation, devenant i|ne passion oiseuse, ne m'attiédît sur l'exercice de mes devoirs, et de peur de retomber dans mon premier pyrrhonisme , sans retrouver la force d'en sortir. Plus de la moitié de ma vie est écoulée; je n'ai plus que le temps qu'il me faut pour en mettre à profit le reste, et pour effacer mes erreurs par mes vertus. Si je me trompe, c'est malgré moi. Celui qui lit au fond de mon cœur sait bien que je n aime pas mon aveuglement. Dans l'impuissance de m'en tirer par mes propres lumières , le seul moyen qui me reste pour

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