LIVRE IV
J'observe que , dans les siècles modernes , les hommes, n'ont plus de prise les uns su** les autres que ^par la force çt ppr l'intérêt, au lieu que les anciens agissoient beaucoup plus par la persuasion, par les affections de lame , parcequ'ils ne négligeoient pas la langue dès signes. Toutes les conventions, se pàssoient avec solennité pour les rendre plus inviolables : avant que la force fit établie, les dieiix étoient les magistrats du genre humain ; c'est par - devant eux que les particuliers faisoient leurs traités, leurs alliances, projionçoient leurs promesses; lafaçe^de^la terre étoit le livre où s'en conservoient les archives. . Des rochers, des arbres, de» monceaux de pierres consacrés par ces actes , et ^rendus "respectables aux hommes barbares, étôieni les feuillets de ce livre, ouvert sans cesse à tous les. yeux. Le puits du serment, le puits du vivant et voyant, le vieux chêne de Mambré, le monceau du témoin; voilà quels étoient les monuments grossiers, mais augustes, de la sainteté des contrats; nul n'eût osé d'une main sacrilège attenter à ces monuments, et la foi des hommes étoit plus assurée par la garantie de ces témoins muets, qu'elle ne l'est aujourd'hui par toute la vaine rigueur des lois.
Dans le gouvernement, l'auguste appareil de la puissance royale en imposoit aux peuples. Des marques de dignité, un trône, un sceptre, une
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robe de pouïpre, une couronne, un bandeau, étoient pour eux des choses sacrées. Ces signes respectés leur rendoient vénérable l'homme qu'ils en voy oient orné: sans soldats, sans menaces, sitôt qu'il parloit'il étoit obéi. Maintenant qu'on affecte d'abolir ces signes 1 , qu'arrive- t-il de ce mépris? Que la majesté royale s'efface de tous les cœurs , que les rois n% se font plus obéir qu'à force de troupes, et que le respect des sujets n'est que dans la crainte du châtiment. Les rois n ont plus la peine de'porter leur diadème, ni tes grands les marques de leurs dignités; mais U fout avoir cent mille bras toujours prêts pour faire exécuter leurs ordres. Quoique cela leur semble plus beau peutêtre, il est aisé de voir qu'à la longue cet échange ne leur tournera pas à profit.
1 Le clergé xomain les a très habilement conservés, et, à son exemple, quelques républiques, entre autres celle de Venise. Aussi le gouvernement vénitien, malgré la chute de l'état, jouit-il encore, sous l'appareil de son antique majesté, de toute l'affection, de toute l'adoration du peuple; et, après le pape orné de sa tiare, il n'y a peut-être ni roi, ni potentat, ni homme au monde aussi respecté que le doge de Venise, sans pouvoir, sans autorité, mais rendu sacré par sa pompe, et paré sous sa oorne ducale d'une coiffure de femme. Cette cérémonie du Bueen taure, qui fait tant rire les sots, ferait verser à la populace de Venise tout son sang pour le maintien de son tyranntque gouvernement *.
* Le Bucentaure étoit le nom donné à un gros et magnifique bâtiment sans mâts et sans voiles, assez semblable à un galion, et que montott le doge de Venise, lorsque chaque année, au jour de l' Ascension , il épousoit la mer. Cette cérémonie a cessé vers l'époque où Venist passa au pouvoir de l'Autriche par le traité de Campo-Formio, en J797-