‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 3 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Mais raisonneroitvon bien si , de ce qu'il est dans la nature de l'homme d avoir des passions , on alloit conclure que toutes les passions que nous sentons en nous et que nous voyons dans les autres sont naturelles? Leur source est naturelle , il est vrai; mais mille ruisseaux étrangers l'ont grossie; c'est un grand fleuve qui s'accroît sans cesse, et dans lequel on retrou veroit à peine quelques gouttes de ses premières eaux. Nos passions naturelles sont très bornées; elles sont les instruments de notre liberté , elles tendent à nous conserver. Toutes celles qui nous subjuguent et nous détruisentnous viennent d'ailleurs; la nature ne nous les donne pas, nous nous les approprions à son préjudice. La source de nos passions, l'origine et le principe de toutes les autres, la seule qui naît avec l'homme et ne le quitte jamais tant qu'il vit, est l'amour de soi : passion primitive, innée, anté-r rieure à toute autre, et dont toutes les autres ne sont, en un sens, que des modifications. En ce sens, toutes, si l'on veut, sont naturelles. Mais la plupart de ces modifications ont des causes étrangères sans lesquelles elles n'auroient jamais lieu; et ces mêmes modifications , loin de nous être avantageuses, nous sont nuisibles ; elles changent le premier objet et vont contre leur principe : c'est alors que l'homme se trouve hors de la nature, et se met en contradiction avec soi.

L amour de soi-même est toujours bon, et toujours conforme à Tordre. Chacun étantchargé spécialement de sa propre conservation , le premier et le plus important de ses soins est et doit être d y veiller sans cesse : et comment y veilleroit-il ainsi, sïl n y prenoit le plus grand intérêt?

Il faut donc que nous nous aimions pour nous conserver; il faut que nous nous aimions plu» que toute chose; et, par une suite immédiate du même sentiment, nous aimons ce qui nous conserve.

Tout enfant s attache à sa nourrice : Romulus devoit s'attacher à la louve qui l'avoit allaité. D abord cet attachement est purement machinal. Ce qui favorise le bien-être d un individu l'attire; ce qui lui nuit le repousse : ce n'est là qu'un instinct aveugle. Ce qui transforme cet instinct en sentiment, l'attachement en amour, l'aversion en haine , c'est l'intention manifestée de nous nuire ou de nous être utile. On ne se passionne pas pour les êtres insensibles qui ne suivent que l'impulsion qu'on leur donne : mais ceux dont on attend du bien ou du mal par leur disposition intérieure, par leur volonté r ceux que nous voyons agir librement pour ou contre, nous inspirent des sentiments semblables à ceux qu'ils nous montrent. Ce qui nous sert, on le cherche; mais ce qui nous veut servir, on l'aime : ce qui nous nuit, on le fuit; mais ce qui nous veut nuire, ou le hait.

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