LIVRE IV
chimères ; moi je les vois toujours dans le pays des préjugés. En m'écartant si fort des opinions vulgaires , je ne cesse de les avoir présentes à mon esprit : je les examine, je les médite, non pour les suivre ni pour les fuir, mais pour les peser à la balance du raisonnement. Toutes les fois qu'il me force à in écarter d'elles , instruit par l'expérience, je me tiens déjà pour dit qu'ils ne m'imiteront pas : je sais que, s obstinant à n'imaginer possible que cequ'ils voient , ils prendront le jeune homme que je figure pour un être imaginaire et fantastique , parcequ'il diffère de ceux auxquels ils le comparent ; sans songer qu'il faut bien qu'il en diffère , puisque élevé tout différemment, affecté de sentiments tout contraires, instruit tout autrement qu'eux, il seroit beaucoup plus surprenant qu'il leur ressemblât que d'être tel que je le suppose. Ce n'est pas l'homme de l'homme, c'est l'homme de la nature. Assurément il doit être fort étranger à leurs yeux.
En commençant cet ouvrage, je ne supposois rien que tout le monde ne pût observer ainsi que moi, parcequ'il est un point, savoir la naissance de l'homme , duquel nous partons tous également : niais plus nous avançons, moi pour cultiver la nature, et vous pour la dépraver, plus nous nous éloignons les uns des autres. Mon élève, à six ans, différoit peu des vôtres que vous n'aviez pas en-
core eu le temps de défigurer; maintenant ils n'ont plus rien de semblable; et l'âge de l'homme fait, dont il approche, doit le montrer sous une forme absolument différente, si je n'ai pas perdu tous mes soins. La quantité d'acquis est peut-être assez égale de part et d'autre; mais les choses acquises ne se ressemblent point. Vous êtes étonnés de trouver à l'un des sentiments sublimes dont les autres n'ont pas le moindre germe ; mais considérez aussi que ceux-ci sont déjà tous philosophes et théologiens, avant qu'Emile sache seulement ce que c'est que philosophie et qu'il ait même entendu parler de Dieu.
Si donc on venoit me dire, Rien de ce que vous supposez n'existe; les jeunes gens ne sont point faits ainsi; ils ont telle ou telle passion; ils font ceci ou cela : c'est comme si l'on nioit que jamais poirier fût un grand arbre , parcequ'on n'en voit que de nains dans nos jardins.
Je prie ces juges, si prompts à la censure^de considérer que ce qu'ils disent là je le sais tout aussi bien qu'eux, que j'y ai probablement réfléchi plus long-temps, et que, n'ayant nul intérêt à leur en imposer, j'ai droit d'exiger qu'ils se donnent au moins le temps de chercher en quoi je me trompe. Qu'ils examinent bien la constitution de l'homme, qu'ils suivent les premiers développements du cœur dans telle ou telle circonstance , afin de voir