‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 68 sur 160 · LIVRE IV. .i · texte numérisé non relu

LIVRE IV. .i

ne la saurois voir dans sa nature. Cet être passif sentira chaque objet séparément, ou même il sentira l'objet total formé des deux; mais, n'ayant aucune force pour les replier l'un sur l'autre, il ne les comparera jamais, il ne les jugera point.

Voir deux objets à-la-fois, ce n'est pas voir leurs rapports ni juger de leurs différences; apercevoir plusieurs objets les uns hors des autres n'est pas les nombrer. Je puis avoir au même instant l'idée d'un grand bâton et d'un petit bâton sans les comparer, sans juger que l'un est plus petit que l'autre , comme je puis voir à-la-fois ma main entière, sans faire le compte de mes doigts l . Ces idées comparatives plus grand, plus petit, de même que les idées numériques d'un, de cfeux, etc. , ne dont certainement pas des sensations, quoique mon esprit ne les produise qu'à l'occasion de mes sensations.

On nous dit que l'être sensitif distingue les sensations les unes des autres par les* différences qu'ont entre elles ces mêmes sensations : ceci demande explication. Quand les sensations sont différentes , l'être sensitif les distingue par leurs différences : quand elles sont semblables, il les

1 Les relations de M. de La Gondamine nous parlent d'un peuple qui ne savoit compter que jusqu'à trois. Cependant les hommes qui composoient ce peuple , ayant des mains, avoient souvent aperçu leurs doigts sans savoir compter jusqu'à cinq.

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distingue parcequ'il sent les unes hors des autres. Autrement , comment dans une sensation simultanée distingueroit-il deux objets égaux ! il feudroit nécessairement qu'il confondît ces deux objets et les prît pour le même, sur-tout dans un système où Ton prétend que les sensations représentatives de Téténdue ne sont point étendues.

Quand les deux sensations à comparer sont aperçues, leur impression est faite, chaque objet est senti, les deux sont sentis,, mais leur rapport n'est pas senti pour cela. Si le jugement de ce rapport n'étoit qu'une sensation, et me venoit uniquement de l'objet , mes jugements ne me tromperoient jamais, puisqu'il n'est jamais faux que je sente ce que je sens.

Pourquoi donc est-ce que je me trompe sur le rapport de ces deux bâtons, sur-tout s'ils ne sont pas parallèles? Pourquoi dis-je , par exemple, que le petit bâton est le tiers du grand, tandis qu'il n'en est que le quart? Pourquoi l'image, qui est la sensation, n'est-elle pas conforme à son modèle, qui est l'objet? C'est que je suis actif quand je juge, que l'opération qui compare est fautive, et que mon entendement, qui juge les rapports, mêle ses erreurs à la vérité des sensations qui ne montrent que les objets.

Ajoutez à cela une réflexion qui vous frappera, je m'assure, quand vous y aurez pensé; c'est que,

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