LIVRE IV. i5i
J'aperçois dans les corps deux sortes de mouvements, savoir, mouvement communiqué, et mouvement spontané oil volontaire. Dans le premier, la cause motrice est étrangère au corps mû, et dans le second elle est en lui-même. Je ne conclurai pas de là que le mouvement d une montre, par exemple, est spontané; car si rien d'étranger au ressort n agissoit sur lui , il ne tendroit point à se redresser, et ne tireroit point la chaîne. Par la même raison, je n'accorderai point non plus la spontanéité aux fluides , ni au feu même qui fait leur fluidité*.
Vous me demanderez si les mouvements des animaux sont spontanés; je vous dirai que je n'en sais rien, mais. que l'analogie est pour l'affirmative. Vous me demanderez encore comment je sais donc qu'il y a des mouvements spontanés; je vous dirai que je le sais parceque je le sens. Je veux mouvoir mon bras et je le meus, sans que ce mouvement ait d'autre cause immédiate quejna volonté. C'est en vain qu'on voudroit raisonner pour détruire en moi ce sentiment , il est plus fort que toute évidence; autant vaudroit me prouver que je n'existe pas.
1 Les chimistes regardent le phlogistique ou l'élément du feu comme épars, immobile, et stagnant dans les mixtes dont il fait partie, jusqu'à ce que des causes étrangères le dégagent, le réunissent, le mettent en mouvement, et le changent en feu.
i5 2 EMILE.
S'il n y avoit aucune spontanéité dans les actions des hommes, ni dans rien de ce qui se fait sur la terre , on n'en seroit que plus embarrassé à imaginer la première cause de tout mouvement. Pour moi, je me sens tellement persuadé que l'état naturel de la matière est d'être en repos, et quelle n'a par elle-même aucune force pour agir, qu'en voyant iin corps en mouvement je juge aussitôt, ou que c'est un corps animé , ou que ce mouvement lui a été communiqué. Mon esprit refuse tout acquiescement à l'idée de la matière non organisée se mouvant d'elle-même, ou produisant quelque action;
Cependant cet univers visible est matière, matière éparse et morte 1 , qui n'a rien dans son tout de l'union , de l'organisation , du sentiment commun des parties d'un corps animé, puisqu'il est certain que nous qui sommes parties ne nous sentons nullement dans le tout. Ce même univers est en mouvement, et dans ses mouvements réglés , uniformes, assujettis à des lois constantes, il n'a rien de cette liberté qui paroît dans les mouvements spontanés de l'homme et des animaux. Le monde n'est donc pas un grand animal qui se
1 J'ai fait tous mes efforts pour concevoir une molécule vivante , sans pouvoir en venir à bout. L'idée de la matière sentant sans avoir des sens me paroît inintelligible et contradictoire. Pour adopter ou rejeter cette idée, il faudroit commencer parla comprendre, et j'avoue que je n'ai pas ce bonheur-là.