‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 73 sur 160 · LIVRE IV. i · texte numérisé non relu

LIVRE IV. i

Sur quelle direction se fera ce mouvement commun de toute la matière? Sera-ce en droite ligne ou circula irement, en haut ou en bas, à droite ou à gauche? Si chaque molécule de matière a sa direction particulière , quelles seront les causes de toutes ces directions et de toutes ces différences ? Si chaque atome ou molécule de matière nefaisoit que tourner sur son propre centre, jamais rien ne sortiroit de sa place, et il n'y auroit point de mouvement communiqué; encore même faudroitil que ce mouvement circulaire fût déterminé dans quelque sens. Donner à la matière le mouvement par abstraction, c'est dire des mots qui ne signifient rien ; et lui donner un mouvement déterminé, c est supposer une cause qui le détermine. Plus je multiplie les forces particulières, plus j ai de nouvelles causes à expliquer, sans jamais trouver aucun agent commun qui les dirige. Loin de pouvoir imaginer aucun ordre dans le concours fortuit des éléments, je n'en puis pas même imaginer le combat, et le chaos de l'univers m est plus inconcevable que son harmonie. Je comprends que le mécanisme du monde peut n être pas intelligible à l'esprit humain; mais sitôt qu'un homme se mêle de l'expliquer, il doit dire des choses que les hommes entendent.

Si la matière mue me montre une volonté, la matière mue selon de certaines lois me montre

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une intelligence: c'est mon second article de foi. Agir, comparer, choisir, sont les opérations d'un être actif et pensant: donc cet être existe. Où le voyez-vous exister? m allez-vous dire. Non seulement dans les cieux qui roulent, dans l'astre qui nous éclaire; non seulement dans moi-même, mais dans la brebis qui paît, dans l'oiseau qui vole, dans la pierre qui tombe, dans la feuille qu'emporte le vent.

Je juge de Fordre du monde quoique j'en ignore la fin , parceque pour juger de cet ordre il me suffit de comparer les parties entre elles, d'étudier leur concours, leurs rapports, d'en remarquer le concert. J'ignore pourquoi l'univers existe; mais je ne laisse pas de voir comment il est modifié; je ne laisse pas d'apercevoir Fintime correspondance par laquelle les êtres qui le composent se prêtent un secours mutuel. Je suis comme un homme qui verroit pour la première fois une montre ouverte, et qui ne laisseroit pas d'en admirer l'ouvrage, quoiqu'il ne connût pas l'usage de la machine et qu'il n'eût point vu le cadran. Je ne sais, diroit-il, à quoi le tout est bon; mais je vois que chaque pièce est faite pour les autres; j'admire l'ouvrier dans le détail de son ouvrage, et je suis bien sûr que tous ces Rouages ne marchent ainsi de concert que pour une fin commune qu'il m'est impossible d'apercevoir.

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